Elle est devenue mère sans y penser plus que ça, en réponse à un ordre des choses jamais vraiment questionné, peut-être par frousse des regrets éternels menaçant depuis la nuit des temps toute femme qui envisagerait de s’abstenir. Pourtant adolescente, elle se vantait alors à qui voulait l’entendre qu’elle n’aurait pas d’enfant. Puis l’enfant fût fait, parce qu’il était temps, le père tout trouvé et que c’était mieux comme ça. À peine l’embryon agrippé à la paroi, son entourage se rue sur elle pour la féliciter, le père est aux anges, les grands- parents partants pour une nouvelle jeunesse, tout de suite à ressortir les vieux jouets de la cave. D’un coup d’un seul le monde entier tourne autour de son nombril, certains même le lui palpent sans lui demander son avis, c’est désagréable. De nature conciliante elle sourit mais à l’intérieur elle est en larmes, rongée sans raison par cet intrus qui soudain prend toute la place. Une sangsue désormais impossible à déloger qui la dépossède d’elle-même et fait de son ventre le réceptacle d’une promesse qui lui échappe. Sans cesse ils lui auscultent la matrice pour dire leurs oracles, explorent ses orifices au nom de leur science et annoncent le programme : plus une goutte d’alcool et pas de chocolat pour compenser, sinon gare à la balance, pas une cigarette, non, pas même une bouffée, c’est un poison pour l’embryon. Tant mieux pense-t-elle mais elle ne le dit pas bien sûr, elle n’est pas idiote. Au fil du temps, le geste chaque jour plus entravé, l’agenda entièrement accaparé par la suite à donner à l’évènement -c’est ainsi qu’ils appellent sa bourde- elle ne songe plus qu’à en finir avec ce cirque et compte les jours jusqu’à la bien nommée délivrance. Elle patiente sans se lamenter, la bouche cousue par une petite voix lui soufflant que quelque chose doit clocher dans sa caboche quand les autres ventres autour d’elle semblent s’arrondir dans une béatitude qui lui est inaccessible.  

Enfin un jour, ça y est, la mécanique se met en marche et la précipite à la clinique. Et là c’est le calvaire, trop tard pour l’anesthésie disent-ils, et elle se retrouve crucifiée par des spasmes d’une violence inouïe dans un cauchemar qu’elle n’avait pas imaginé, bercée comme elle l’avait été par leurs histoires de lettre à la poste. Un sale quart d’heure à pousser et après c’est l’extase, lui assure-t-on maintenant. Pour ne pas se la jouer perso, ne pas passer pour une mauviette en contrariant une nature qui a si bien fait les femmes qu’elles sont capables de pisser le sang en silence, elle étouffe ses cris. L’enfant nait mais rien n’advient sinon la rancune. On lui pose sur le ventre une petite chose visqueuse qui s’accroche à son sein avec une voracité qui lui écorche la pulpe. Elle le refile à son père et souffle. Le temps d’un leurre. De retour à la maison l’espace est entièrement recroquevillé sur le nouveau-né, les jours et les nuits cernés par ses exigences et il n’y a plus une seule minute pour elle. Chaque soir elle regrette de l’avoir mis au monde et chaque matin elle assume sinon quoi.  

L’enfant peu à peu fait ce pourquoi il a atterri sur terre, il grandit, et elle compte les jours jusqu’à la délivrance, la vraie, quand enfin il aura pris son envol. En attendant elle donne le change, lui prodigue des attentions qui ne viennent pas du cœur mais d’une histoire vieille comme le monde, d’une maternité sanctifiée. Elle fait mine de s’attendrir sur la grimace de l’angelot découvrant la vie ou de sourire à l’une de ses facéties, mais au fond elle enrage. Parfois elle songe à leur dire la vérité mais elle les voit déjà venir avec leurs sentences sans appel, leurs soupçons dévoilés, à lui tourner autour du ventre en quête de la malfaçon ou à lui chercher le grain dans la tête. L’autre jour le père a parlé de se mettre à la suite, elle lui a cloué le bec d’un divorce et prôné la garde alternée.  

Isabelle Flaten
L'été jaune carré
(photo de Gustavo Osmar Santos) 

 

Isabelle Flaten c’est d’abord un regard, un regard profond, captivant, hypnotiseur, qui vient vous chercher, vous débusquer, pénétrant. Un regard bleu outremer, maritime, voyageur. Et pour qui le croise cela devient alors une bourrasque grandissante, une rencontre qui s’opère par la force et l’intelligence vive qui l’anime.
Isabelle est captivante dans ses mots et ses écrits, dans son acuité à décortiquer les relations humaines (bien souvent inhumaines d’ailleurs). Il y a chez elle cette façon de nous emmener dans la littérature, de nous charmer comme peut subjuguer un iceberg, un cyclone, une tempête. On n’en perçoit que la surface lorsque le fond nous atteint. On pourrait croire que cela est un simple vent ou une bise glaciale, mais pénétrer dans son univers, c’est entrevoir la grande force du monde, décider de changer de cap, se prendre un typhon de magnitude sismique et se dire que ce bout de femme est décidément une auteure à découvrir de toute urgence.  

A lire notamment sa « lettre ouverte à un vieux crétin incapable d’écraser une limace », « Bavard comme un fjord » (sélectionné pour le prix hors concours 2018 et grain de sel 2018 ) ou son petit dernier qui paraitra le 21 aout de cette année «  Ainsi soit-il »

 

(Pour le respect de celles et ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d’auteur. Merci de ne pas les reproduire sans autorisation)

 

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