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« Le matin ne ressemble pas à l'idée qu'on se fait du matin. Si on n'a pas l'habitude, on ne le remarque même pas. La différence avec la nuit est subtile il faut avoir l'œil. Juste un ton plus clair. Même les vieux coqs font plus là distinction.
 Certains jours, l'éclairage public ne s'éteint pas.
 Le soleil c'est levé, pourtant, forcément, il est là, quelque part au -dessus de l'horizon, derrière les brumes, les fumées, les nuages lourds et les poussières en suspension.
 Il faut s'imaginer un sale temps par une nuit polaire. C'est à ça qu'elles ressemblent nos belles journées. »

Ici il n’y a rien, rien que cette fin de zone, rien d’autres que ces pistes d’où des avions décollent, déversent du kérosène à plein nez, laissent pourrir ces odeurs putrides d’œufs et d’amalgames non identifiés. Une fin de zone come une fin de vie, de droits, de libertés.
Il n’y a rien. Rien sauf l’abattoir situé au bout d’une piste. Là où finissent les veaux, les porcs, et autres animaux non identifiés, des morceaux de viandes, des bouts de tripes ramenées en douce en dessous des T-Shirt ou sous les plis des pantalons.
L’abattoir, ce seul lieu où semble régner la vie, la solidarité entre les hommes, les êtres, les moins que rien, ceux que l’on décrit, injure de travailler dans de tels lieux mais qui à chaque fin de mois ramènent un bout de salaire, un petit quoi vivre encore, se sentir humain, debout malgré les odeurs, les cris, les yeux révulsés des bêtes abattus. 

Ici c’est presque le bout du monde, d’un  monde, d’un no man’s land où croire encore aux possibles, rêver d’un ailleurs, se prendre pour un aventurier ou un pilote de ligne sont les seuls espaces de libertés et d’espoir, les seuls souffles d’un vent meilleur, qui ne sentent pas cette odeur d’ammoniaque ou d’essence rejetée. Cette odeur qui prend à la gorge, qui assèche la vie. Cette odeur qui renvoie aux souvenirs de l’enfance lorsque pour échapper à la vigilance des parents, l’étang, jouxtant la casse automobiles et la centrale de traitement des eaux usées, devenait l’océan. Les vacances aux bords de la barre des immeubles, des terrains vagues. Les premiers flirts et les mains s’éparpillant sous les jupes des filles. 

« J'ai joué là au bord des voies ferrées, j'ai grimpé aux pylônes, je me suis baigné dans les bassins de décantation. Et, plus tard, j'ai connu l'amour à la casse, sur les sièges éventrés des épaves. J'ai des souvenirs qui ressemblent à des oiseaux mazoutés, mais ce sont des souvenirs quand même. On s'attache, même aux pires endroits, c'est comme ça. Comme le graillon au fond des poêles..»

Ici il n’y a rien. Rien à part ce putain de job de misère, ces bouts de carcasses qu’on apprend à éventrer, à découper, à tuer à coups de pistolet positionné entre les deux yeux. Rien que la chaine et les crochets, la viande qui pend une fois enlevée la peau et les abats. Rien que les petits chefaillons qui s’abattent comme une poignée de moineaux sur le grain pourris des fins d’étés. Rien que des cris et des brimades, des jeux de gallons gagnés.
Rien. Rien à part la salle de repos et les filles sur les posters, celles qui se dénudent sans rien demander. Celles qui aussi au détour d’une machine à découper, acceptent de combler un bout de solitude, de détresse affective, qui laissent faire la caresse et plus si affinités. Il n’y a rien. Rien que la porte menant sur la sortie de secours, au bout de la piste et des avions qui décollent, rasent les têtes, s’éparpillent dans un boucan d’enfer, laissant les rêves s’envoler. 

Rien. Rien d’autre que l’étourdissement. Rien d’autre qu’un quotidien noir, dérisoire, pourri.

Et pourtant dans ce rien, il y a des hommes, des êtres humains qui se façonnent un terrain, un territoire où les rêves sont encore présents, où l’humanité a encore un nom, où la solidarité s’écrit à coup de partie de pêches et de poissons pourris, de décharge, des liens d’amitié qui se confectionnent entre deux tranches de barbaque. Des hommes comme les derniers héros qu’on peut entrevoir, des hommes simples fabriquant leurs lendemains, un avenir où rien ne changerait vraiment mais on ne sait jamais, peut-être que ces lendemains permettraient simplement de faire une grasse matinée, un quelque chose d’autre que ce bout de viande à découper. Une humanité.

 

L’étourdissement où comment se prendre une gifle, être réveillée d’un long sommeil, l’engourdissement d’un été chaud et fiévreux. Comment lire un livre où rien ne brille, tout est noir au mieux est gris foncé, d’une violence humaine résiduelle, brutale, où dès les premières lignes, la force et la beauté des mots posés percutent nos habitudes, où rien ne nous prédestinait à cette lecture où au détour d’un point, d’une virgule, se peint une humanité, des hommes qui gardent leur humour, leur simplicité, cette humilité qui fait des hommes des êtres humains, une solidarité, une amitié bien plus forte que les coups de la vie reçus.
Une écriture comme une poésie noire, des lignes de mots qui télescopent nos habitudes, nous réveillent et nous mettent face à la vraie vie, nous touchent infiniment dans leur détresse et leur simplicité. Avec une fluidité, une lumière que l’auteur laisse percevoir, ce roman devient un bijou, une force de vie qui nous happe, nous prend et nous fait tourner les pages avidement, à la recherche de ces hommes de foi, de soif de vivre.

Et si c’était cela la littérature. Si c’était se laisser prendre au jeu des mots, d’une force qui nous éveille et nous stimule, nous force à sortir d’une léthargie et des habitudes.

« Le jour où je m'en irai, ça me fera quand même quelque chose, je le sais bien. J'aurai les yeux mouillés, c'est sûr. Après tout, c'est ici que j'ai mes racines. J'ai pompé tous les métaux lourds, j'ai du mercure plein les veines, du plomb dans la cervelle. Je brille dans le noir, je pisse bleu, j'ai les poumons remplis comme des sacs d'aspirateur, et pourtant, je le sais bien que le jour où je m'en irai, je verserai une larme, c'est certain... » 

 

L’étonnement
Joël Egloff
Folio