Au commencement, il y a les odeurs sur lesquelles les yeux se ferment comme ceux des poupées quand on les couche. C’est surtout à la tombée du soir, lorsque la chaleur brusquement baisse, qu’elles vous prennent, en vous entrant profond dans le ventre. Le pin, rauque et sucré, la lavande égrenée puis frottée de la pulpe des doigts, et même le mimosa, entêtant comme un parfum de femme endimanchée.
Après, il y a le vent. Il faut faire avec, on n’a pas le choix, il est toujours là, qui remue la terre comme une mauvaise pensée. Après, à vrai dire, une fois qu’on a compris sa présence, le vent est au-dessus de tout le reste. Même en brise, il est au-dessus. Dès le réveil, on le cherche et on n’est pas tranquille tant qu’on n’a pas évalué - sa force, son humeur, son origine, vent d’Est amenant la pluie ou Mistral la tourmente.
La terre est rouge, argileuse, humide des eaux souterraines. L’ombre du jour la scande d’un geste sans appel. Sous le soleil, sa peau se reptilise, prend la couleur camouflage des troncs d’olivier, de la garrigue séchée, mais, dès qu’on la retourne, elle retrouve sa teinte de henné. La terre est rouge de l’excitation des femmes quand elles se laissent guider par leurs mots et instable comme le regard des hommes face à ces mots. 

Autour de moi, les femmes parlaient. Le dimanche, pendant les marches en forêt en cueillant genêts, thym et marjolaine, les matins de la semaine le long des murets de pierres sèches en nous amenant à l’école, les fins d’après-midi en achetant le dîner à l’épicerie. Elles s’affranchissaient de leur mari en les appelant par leur nom de famille. Elles se moquaient d’eux entre deux taffes de clope et trois coups de peigne. Elles parlaient des hommes et du besoin qu’elles avaient qu’ils parlent.
Les hommes étaient bavards par à-coups, quand un inconnu arrivait au village, quand l’alcool avait enfin l’effet libérateur escompté, que le vent soufflait dans la bonne direction et qu’un horizon se dégageait. Le plus souvent, ils se taisaient, comme occupés à contempler l’espace dans lequel ils s’étaient retirés.
La parole des femmes voulait aider les hommes, elle ne semblait que les affaiblir. Parfois ils cherchaient à la fuir, mais le plus souvent ils demeuraient là, interdits. Puis un jour ils mourraient, entourés des femmes qui parlaient et pleuraient sans comprendre.

  

Le Sud remonte en moi comme une mer
Anne-Sophie Monglon
L'été jaune carré
 

 

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Il n’est jamais facile de parler d’une auteure dont on a aimé intensément les écrits, les mots, la discrète plume et écoute. Je dirais même que parler d’Anne-Sophie Monglon est quasi impossible tellement cette écrivaine découverte grâce aux 68 premières fois est d’une discrétion et d’une qualité humaine remarquable.

Il y a des rencontres littéraires qui marquent profondément, des romans qui ressemblent à ces miroirs que l’on fuit de peur de se reconnaitre. Et puis il y a  ces auteurs, ces conteurs d’histoires, ces femmes, ces hommes qui d’un regard, d’un mot nous réveillent, nous interrogent doucement, tendrement tout en conservant cette force humaine, cette beauté résonnante.
Je ne sais si j’ai réussi à faire ce portrait d’Anne Sophie Monglon tant cette femme est si présente dans ces mots, dans ces écrits, tant on sent les phrases vibrées silencieusement en elle. Mais il est certain que j’attends avec une impatience et une envie, de la lire de nouveau, de revenir vers elle, pour retrouver le chemin qu’elle nous montre, ressentir au fond de soi ces invisibles à qui elle sait si bien rendre la vie, découvrir de nouveau sa musique discrète et silencieuse qui me touche profondément.

(Pour le respect de celles et ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d’auteur. Merci de ne pas les reproduire)