le%20reve%20de%20la%20secretaire

« Cette nuit, je ne dors pas. Je descends à la cuisine et je mange. Beaucoup. Ça ne m’arrive pas très souvent, mais quand je le fais, je pense toujours à notre gouvernante, celle que mes frères et moi nommions Mademoiselle quand nous étions enfants. Elle était mince et jolie et nous apprenait à dessiner. Maintenant elle ressemble à une boule, son mari est alcoolique, elle refuse de le quitter et son vrai nom est Yvonne. » 

La nuit est là, sombre et pluvieuse comme peut l’être l’obscurité lorsqu’elle nous réveille et nous empêche de dormir. Les mots s’écrivent comme s’ouvre l’appétit. Les souvenirs rejaillissent laissant place aux rêveries, fantasmes, doutes, peurs. Reviennent en mémoire ceux qui nous ont laissé une présence, une trace, transmission de l’enfance, partage fugace d’un instant. Que sont-ils devenus celles et ceux qui nous bordaient, couvaient, apprenaient à dessiner des nuages et des soleils ?

Dehors la pluie tombe en laissant glisser sur la fenêtre la caresse des cœurs, les souvenirs et les rêves. 

« Il pleut. C’est un petit bruit très doux. Il me semble que j’assiste à ma propre naissance. Pourtant je suis aussi vieille que possible. »

 On pénètre sur la pointe des mots dans la rêverie poétique d’une nuit pluvieuse d’une femme. Tout doucement, on ouvre les pans du rideau, le fantasme d’une terre vierge, « sans laideur ni bruit ». Une terre au bord de l’eau qui donne à entendre sa voix, les souvenirs de Mademoiselle, cette nurse gouvernante qui représentait la femme libre, le mystère, la profondeur et qui est devenue celle qui est emprisonnée dans une vie au quotidien noyé.
Une vallée sombre à pommiers où la rivière mène au pré. Un pré où paissent des chevaux qui disparaissent dans les nœuds de la rivière, les yeux grand-ouverts.  A ses côtés son chef de bureau. Nul fantasme ou scène à la sensualité torride, juste cet homme qui l’invite à se souvenir d’Yvonne, de la solitude qui se construit, des nuits où les insomnies tambourinent et laissent la mémoire faire son chemin. Comme un frère il s’installe à la table des âges qui grignotent, avancent, redéfinissant les lignes de la vie, les tracés des chiffres. 

« Il y a des hommes qu’on hait dès le premier coup d’œil et qui entrent pourtant dans notre vie et la compliquent jusqu’à la mort. Il y en a  d’autres qu’on admire, avec lesquels on aimerait parcourir le paysage de l’enfance et marcher à la rencontre des chevaux qui se noient. Et pourtant rien ne se passe avec ceux-là, précisément. Ils restent des compagnons de rêve, ils ne s’aiment pas, ils ne gonflent pas comme Mademoiselle, ils ne changent pas de nom, peut-être dorment-ils profondément quand on se lève la nuit et qu’on mange et qu’on boit en écoutant la pluie. » 

Comme la courbe d’un fleuve, la sensualité d’un instant où les rêves apparaissent, Caroline Lamarche nous invite dans sa poésie méditative, dans cet espace où tout est permis et qu’on accueille comme on écrit les mots échappés sur du papier.
Il y a le noir, le sombre des nuits ténébreuses, pluvieuses et la beauté des songes qu’on laisse divaguer, partir, les désirs ambigües que l’on sait inaccessibles, comme ces êtres que l’on hait et qui prennent d’autres contours, d’autres parures pour mieux nous séduire ou nous piéger. Le silence se fait, on se laisse envelopper par la longue respiration, le souffle posé et sans bruit. La nuit tombe et tout est sujet à la beauté, à l’instant donné,  à la pensée qui jaillit et se dessine, se désire. La lumière se fait. 

En seulement une dizaine de pages, Caroline Lamarche nous conduit dans les ténèbres, ces hommes, ces femmes, ces désirs qui restent à leur place, allongeant la durée du réveil, du quotidien et débordent hors du cadre et des près. 

 

« Tant qu’on rêve, on est vivant » 

 

Le rêve de la secrétaire
Caroline Lamarche
Esperluète édition