Ce qu'il faut de la haute mer - EPISODE 2

 

23 décembre, départ du Havre

 

Réveil au son des mouettes. La jubilation commence à diffuser dans le corps.

J’appelle la capitainerie : on me confirme un départ entre midi et 14 heures. J’entrouvre les rideaux, les referme aussitôt : je n’avais pas rêvé l’hôtel miteux, mieux vaut ne pas contempler les déchets sur le toit en terrasse noire que ma chambrette surplombe. Je descends régler, sors prendre la température. L’air est doux. Le café du coin ne fait pas de petit déjeuner mais m’indique avec bonne humeur la plus proche boulangerie. Je reviens avec mon croissant au comptoir, pour lire le journal du Havre en prenant mon café au lait. Les premières infos me font sursauter - il me semble les avoir lues vingt fois déjà l’an dernier. Il est vraiment temps de partir de ce pays où l’histoire se répète sans que nous en retenions aucune leçon.

Cœur léger cependant : je ne pars que pour mieux revenir. Je pense à l’exil de ceux dont je veux raconter l’histoire. Ils ne savaient pas, en mars 41, mes héros, les Breton, Lam, Lévi-Strauss, Serge et autres réfugiés juifs, anarchistes, sociaux-démocrates allemands, s’ils reviendraient un jour sur ce continent. Ce n’est pas sur un bananier qu’ils embarquaient mais sur un cargo plein de bêtes et de caisses, vaguement reconverti en camp de concentration flottant, Victor Serge disait « une boîte de sardines surmontée d’un mégot » à cause de la chaudière. Je viens de retrouver les traces d’un marin qui embarqua sur ce fameux Capitaine Paul-Lemerle : il me parle avec tendresse de « cette vieille baille ». Je me demande si je comprendrai mieux le sens de ces mots en observant le pont rouillé de mon cargo…

L’heure d’embarquer. On appelle les taxis Océane, seuls habilités à pénétrer dans la zone portuaire avec un badge. Ils connaissent par cœur les cargos, leurs horaires de départ. A l’entrée de la zone de douane, où un jeune homme contrôle vaguement mon passeport, des castors prennent le soleil, vautrés dans la pelouse autour d’un petit étang artificiel. Le ballet des camions transportant les conteneurs commence là. Toutes les couleurs, toutes les nationalités. Les « boîtes » sont de métal ou parfois de bois. Nous approchons de la zone de chargement.

D’abord, un monstre : le CMA-CGM Christophe Colomb. « Celui-là, il prend 18 000 boîtes » me dit le chauffeur. Un peu sceptique, j’essaie de décompter les rangs et d’imaginer la profondeur des cales. Le mien, amarré un peu plus loin sur le même quai du Terminal de France, s’en tient à 2000 « boîtes » pour ce voyage. Il part plus tôt que prévu, car les entreprises travaillent moins à l’époque des fêtes.

Enfin, je le vois : CMA-CGM Fort Saint-Louis, montagne de métal bleu. Nous attendons que les camions de fioul terminent leur office pour que je puisse accéder à la coupée. Une dizaine de matelots philippins s’affaire sur le pont, perdus comme des insectes entre les grues des dockers. Fascinante vision industrielle. D’immenses pinces saisissent les conteneurs sur le quai, de longs filins enroulés sur leur poulie les élèvent jusque dans les airs. Là-haut, un homme pilote la machine et s’avance ensuite au long de la grue jusqu’au-dessus du bateau puis dépose délicatement ses quelques tonnes à l’aide d’un joystick. On se croirait dans les foires où il faut saisir avec habileté un ours en peluche perdu dans une cage de verre. Le chargement prend quelques heures. Les boîtes réfrigérées sont blanches. Quelques citernes d’acide sulfurique sont logées avec soin dans l’immense échiquier du bateau.

Prise en charge par Melvin, un sympathique philippin joufflu qui souhaite avant tout savoir si je suis célibataire, je visite. Je dormirai dans une belle cabine au pont E. La passerelle de navigation se situe deux étages au-dessus. Après le déjeuner, je m’allonge dans ma cabine et m’endors au son des impromptus de Schubert. J’ai un peu bu. J’ai apporté une petite enceinte qui peut être reliée à mon téléphone portable. La cabine lambrissée est confortable, le lit double, et le bureau semble attendre le roman que je me promets depuis longtemps : même la chaise est exactement telle que je l’aurais choisie. Je suis chez moi pour quinze jours. Le sommeil est doux.

Un peu plus tard, éveillée par le moteur et l’ébranlement nerveux du navire, je sors sur le pont respirer le grand air marin. Le Havre s’éloigne doucement. De grands oiseaux dans notre sillage. Je n’ai pas encore vu les officiers mais il me semble avoir tout le temps du monde - le temps qui s’étire obligeamment, sans obligations, sans ressort.

Je m’écarte doucement de la verticalité douloureuse de l’attente. Liberté de l’aube à la nuit. Les contraintes de la vie à bord sont limitées pour une passagère seule qui ne se préoccupe que d’écriture. Hormis les horaires de repas, rien ne vient troubler la quiétude dans laquelle s’installe le corps. Pour qui aime lire et manger, contempler la mer et trembler avec elle, saluer le ciel et se laisser porter, échapper aux hommes tout en les sachant présents de l’autre côté de la porte que l’on peut refermer, leur sourire et leur silence – pour qui aime tout cela, le voyage en cargo s’apparente au paradis.

Je veux réapprendre à noter de petites choses. La couleur des vagues. Le son des pas des hommes sur la coursive. Le goût du pain. Décrire l’infinitésimal. Je veux aussi réapprendre l’invention sans freins. Je ferme les yeux pour me projeter dans mon personnage. Je la veux entière, ardente, aventurière. Lucide et tragique, pure et lascive. Nous prenons des vagues de côté. La carcasse entière du navire frémit.

Je passe à la bibliothèque. Les vieux livres abîmés ont été lus. Il y a de tout, y compris des choses que j’aime. Le commandant semble féru d’Henry Miller et ne dédaigne pas Anaïs Nin. Je repars avec quelques romans d’aventure, plus pour occuper ma cabine en vieux compagnons d’insolitude que pour vraiment les lire. Je prends aussi un Arsène Lupin – La demeure mystérieuse.

C’est l’heure du café dans ma chambre. J’ai apporté une bouilloire. Je déguste voluptueusement un After eight au nom des Noël de mon enfance. Après tout, nous sommes le 23 décembre et, pendant une vingtaine d’année, ce fut une date que je révérais : la veille du passage du Père Noël, la crèche de mon grand-père, les livres promis, cadeaux ultimes.

Quelque chose comme le goût du bonheur.     

 

Ce qu'il faut de la haute mer
Episode 2
Adeline Baldacchino

 

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