Ce qu'il faut c'est la haute mer 

 

24 décembre

Hier au soir, longue conversation avec le cuisinier de bord, qui entre chez lui pour le Nouvel an. L’équipage, indien et philippin, fête Noël. Je me suis endormie après avoir lu la belle et triste nouvelle de Supervielle, L’enfant de la haute mer, et mon Arsène Lupin, enfin le premier tome de Largo Winch dont toute la série se trouve à bord et que je feuillette par curiosité.

J’aime les vibrations de la cabine, les longues siestes, l’approche du large. Je réapprends à imaginer : je m’essaie à dérouler une intrigue avant de me lancer tête baissée dans l’écriture. Bien m’en prend car je m’aperçois que je me prends déjà les pieds dans la multitude des sujets que je voudrais traiter. Je devrais réapprendre la simplicité. Forcer la main à la magie exige bien de la logique…

Je tente de me concentrer sur ce que j’ai appris aujourd’hui. Les manœuvres du port et du fleuve. Le nom du commandant qui ne ressemble pas au Loup des mers de London, du second qui est capitaine, des chefs mécaniciens, des lieutenants. Il y a une salle des machines. Des ponts glissants. Des radeaux de survie. Une passerelle équipée d’étranges machines au nom exotique : le compas magnétique me fascine. « Midship » signifie qu’il faut remettre le radar sur zero. Il y a des jumelles. Un système de quarts. Tous les hommes, sauf les deux veilleurs de nuit, dorment dans leur cabine.

 

25 décembre

Endormie hier après des lectures brouillonnes. Je cherchais une clef pour mon roman dans un épais livre érudit sur Les inscriptions achéménides de la Perse ancienne, mais me perdis vite entre les explications sur le vieux perse, l’avestique, le sanscrit, le babylonien, l’élamite et leurs différences reflétées par l’usage du cunéiforme ; je feuilletai un mauvais roman sans intérêt ; je finis par jeter mon dévolu sur les beaux entretiens de Jankélévitch avec Béatrice Berlowitz, Quelque part dans l’inachevé. Je croyais les avoir lus il y a longtemps mais les redécouvre avec étonnement et passion. Je souligne plusieurs phrases par page. Quelque chose profondément m’émeut que je ne savais peut-être pas voir à la première lecture. Une forme de désespoir heureux qui me pénètre l’âme et la rassure.

Je ferais mieux de relire Homère, les Mille et une nuits, Shakespeare, le Comte de Monte-Cristo, Balzac ou Dostoïevski. Tout y est : que ferais-je de plus ? Je rêve de petits volumes bouleversants, du Petit Prince, de Dorian Gray, de Frankenstein. Je rêve d’ajouter un rêve au monde des rêves et qu’il devienne plus vrai que les rêves. Mais à quoi bon ? Il vaut toujours mieux vivre sa vie que l’écrire.

Nuit de roulis et de tangage (penser à chercher la différence entre les deux). De caresses rêvées, l’on ne sait plus si les mains sont de brume ou de chair, la nôtre ou celle des fantômes. Il y a de grands claquements parfois dans le noir : y aurait-il des choses mal arraisonnées dans certaines « boîtes » ?

L’esprit ensommeillé se fait des films. Je me demande s’il y a des momies en bandelette dans certains conteneurs. Je tente de me figurer les choses les plus étranges qui sont ainsi transportées de par le vaste monde. Beaucoup de caisses sont vides : elles serviront aux bananes du retour. D’autres doivent être pleines d’iPods et d’iPhones. La société de consommation avance masquée : dans cette brutalité-là de caissons rouges et bleus, où transpire encore la sueur des hommes qui ont voulu, fabriqué, transporté, elle est plus proche encore de sa vérité nue qu’elle ne le sera jamais – pour finir enturbannée de publicité dans les magasins flambants neufs de centres commerciaux hypocrites.

Dans le demi-jour, j’ouvre les yeux et aperçois la lune à travers des nuages noirs effilochés. Je me rendors. Au matin, j’ouvre avec difficulté mon hublot de verre trempé, bordé d’énormes vis à ressorts qu’il faut dégager les unes après les autres ; et je comprends pourquoi quand, subitement libérée, la vitre s’ouvre brutalement sous la poussée du vent. J’apprends à la passerelle que nous sommes en force 5 ou 6, mer et vent.

J’aime cette ivresse du corps qui perd ses repères. Allongée, debout, assise, je suis toute instabilité, déséquilibre, désarçonnée. J’aime que le monde subitement semble aussi fragile et incertain que l’âme qui y rôde. Mon vagabondage s’arrime aux éléments. J’y puise ma puissance et mon doute. Les vagues frappent le navire et tout glisse : les coursives, les échelles, les ponts. On me déconseille de sortir : c’est bien ce que je rêve de faire justement, prendre de grandes vagues en pleine figure. Mais je rentre à ma cabine sagement, me promettant d’y passer plus tard en secret. Les rambardes sont mouillées. A l’arrière, les immenses tubes d’hydrogène qui servent à gonfler les ballons de Météo France vacillent sur leur socle.

Dans ma chambre, ordinateur posé sur les genoux, sentiment trompeur que le temps s’étire tout entier pour me permettre d’exister. Je ne veux plus le forcer. Je sécrète des mots sans même les chercher. C’est quand ils sortent de toi tout crus et tout nus qu’ils sont les plus beaux. Je fixe mon écran en laissant l’esprit divaguer dans les replis du temps. Je ne reçois plus d’appel, je n’en passe pas. Je me demande parfois ce que je c herche à me prouver ici : mon indépendance, ma liberté, mon équilibre ? Au lieu de quoi je trouve ma solitude, mon impuissance, mon appétit de vivre qui ne sait sur quoi s’exercer.

Je sens qu’il faut me radouber comme ces vieux navires au port, à la coque recouverte de coquillages et d’algues. Je veux me radouber des fantômes.

Je voudrais seulement me séparer de cette illusion selon laquelle la mort et le temps pourraient s’annuler, se neutraliser, se compenser. Ni l’amour ni les mots ne rattrapent l’irréversible. Il faudrait juste vivre, ce qui est vivre juste.

Avec le vent croissant, de force 6 ou 7 maintenant, le bateau tangue et je ne parviens pas à écrire – la tête et le corps s’embrument à mesure que les organes s’empêtrent dans le doute. Je monte à la passerelle, j’y contemple les navires voisins éclaboussés d’eau, leur bulbe qui s’enfonce dans les vagues, une lumière de fin du temps, la mer métallique et volumineuse, les nuages sur un ciel bas, la boule de feu diffuse du soleil, le silence et la nuit qui tombent peu à peu sur elle.

J’entends des mots, des chiffres égrenés dans la nuit. « Midship ». « Starboard twenty ». J’imagine des ordres envoyés à la machine. Nous allons à 13 nœuds. Assis sur la chaise désertée du commandant de bord qui autorise les passagers à s’y asseoir, le corps entier se soulève et se perche doucement à la crête de chaque vague avant de replonger, comme le bateau. Je fixe l’horizon qui se confond peu à peu avec le ciel. Les autres navires deviennent de simples points lumineux.

 

Ce qu'il faut c'est la haute mer
Episode 3
Adeline Baldacchino
L'été jaune carré

 

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