Ce qu'il faut c'est la haute mer - EPISODE 7

 

 

6 janvier (Fort-de-France, débarquement)

Jour d’épiphanie paraît-il. Je me lève, un arc-en-ciel m’accueille dans la baie de Fort-de-France, par-delà les grues du port, lové contre un morne, à peine échappé de la brume, tout mouillé, resplendissant de beauté contenue.

Je quitte le navire avec ce mélange de jubilation et de regret que je connais bien. J’ai aimé ses odeurs, ses lenteurs, ses effarements dans la tempête, ses hommes las, leurs grands rires, leur silence dans la nuit. L’un d’eux, du pont, dont je ne distingue pas le visage, m’adresse un baiser du bout des doigts. J’aime cette image, avant de tourner le dos au navire.

 

***

Madinina

J’avais oublié ces alternances folles de pluie et de soleil, de lumière et de brouillard. Une semaine pour réapprivoiser le sol dur et ferme de l’île. J’ai parfois le mal de terre : en fermant les yeux, le corps tangue encore dans un grand lit balloté par les flots. J’aime cette sensation d’aller – je ne sais où, mais d’aller.

Ce jardin plein de chats et d’oiseaux. Tout près, un sentier pour croiser les colibris, les crabes rouges et les pélicans. J’ai un ami rouge-gorge. Je relis Colette et Dumas - Monte-Cristo, bien sûr. Un papillon grand comme la main, noir avec un liseré blanc, s’engouffre sur ma terrasse. Volettement d’âme, légère dans le jour qui continue.

Je retrouve Madinina, l’île où j’ai appris à grandir dans ma solitude, où j’ai eu pour la première fois vraiment peur de mourir – un tremblement de terre qui manqua nous ensevelir dans la préfecture, une nuit d’ivresse où je manquai une sortie de route. A 25 ans, j’y rencontrai Césaire qui en avait trois fois plus. C’était le premier « grand homme » qu’il m’ait été donné de croiser : subitement, la vraie vie rencontrait l’histoire de la littérature. J’aimai ce beau visage de poète.

Je conduis longtemps, de pèlerinages en rêveries - passer de la côte Caraïbes à l’Atlantique, redécouvrir le rocher du Diamant au détour d’une route, les mornes qui tombent à pic dans la mer, le profil de la « femme couchée » qui n’en finit pas de me fasciner. Le corps arrimé au volant, la chaleur qui entre par la fenêtre entrouverte, je conduis, j’aime ces routes qui serpentes, les mains légères posées sur le volant qui s’exercent à maîtriser le destin. Je souris en pensant à Azadeh, mon héroïne : elle a l’âge de ma grand-mère, elle vient de débarquer en Martinique, le 20 avril 1941. J’ai retrouvé l’usage de tous mes doigts, même le petit récalcitrant. J’ai fini la première version du petit roman.

Pointe du Bout : mes passagers du Capitaine Paul Lemerle y débarquèrent, je veux la revoir, je réalise que j’y passai du temps, il y a quelques années, sans même savoir à l’époque que c’était là, que ce bateau avait existé, que ces êtres avaient foulé cette terre. Fantômes d’un temps vécu, miracles de la réinvention : j’imagine désormais Azadeh, pourtant née de mon esprit, parmi eux. Lévi-Strauss lui adresse un baiser du bout des doigts puis disparaît, Breton la considère gravement puis l’embrasse, Victor Serge a le regard tendre et dur. Elle s’éloigne, nimbée de la lumière des rêves et des personnages qui n’ont jamais été qu’une projection de nous-mêmes ou de quelques-uns que nous tentâmes d’aimer.

Je divague un peu pour me distraire de ma première version, ne pas la relire immédiatement, lui laisser le temps de reposer. Cette brassée de papier née du désir et de la volonté. Ce texte, moins qu’un livre encore, plus qu’un rêve déjà.

Voici venu le temps des écrevisses à la vanille du Carbet, des fricassées de chatrou de Sainte-Luce. J’aime les couchers de soleil d’ici, la lumière tombante sur les mornes verts, la mangrove brune, les colibris bleus, le balisier rouge, le sable noir.

A la nuit, cette moiteur tropicale, ce chant des grenouilles, ce rhum ambré, ces mots qui frissonnent, ce corps qui dure. Ephémère victoire, mais victoire quand même.

 

***

 

Henry de Montherlant, trente ans avant de se donner la mort d’une balle dans la bouche et d’une capsule de cyanure :

 « C’est à l’époque héroïque du Livre des rois que fleurissait la tribu des Bakhtiari. Ce nom venait de bakht, bonheur, et iar, trouver : ceux qui avaient trouvé le bonheur. Selon les idées occidentales modernes, le héros doit être malheureux. Depuis le jour où on nous a prêché qu’il ne peut rien y avoir de parfait en ce monde. Pour un détestable romantisme, vieux de plusieurs millénaires, le héros ne saurait être heureux, plus que l’intelligent ne saurait être heureux. La souffrance est l’auréole obligée de l’homme supérieur. Or, cela est faux, l’intelligent est heureux. L’état de malheur est presque toujours le signe d’une interprétation erronée de la vie. Pour obtenir le bonheur, il faut (outre une fortune favorable) l’intelligence, qui dégonfle les imaginaires raisons de souffrir, et se faufile, en vous entraînant avec elle, à travers les vraies. Le bonheur se trouve par l’intelligence, et l’intelligence se prouve par le bonheur. C’est la satisfaction et non l’insatisfaction qui est un état digne des dieux (de là que la jeunesse, toujours insatisfaite, n’est pas chérie des dieux). »

Il n’y a pas de joies parfaites, de joies impeccables, de joies définitives.

Mais il y a de la joie.

  

AB – Le Havre – Fort de France décembre 2015/janvier 2016   

 

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Ce qu'il faut c'est la haute mer
EPISODE 7
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