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« … c’était fini,  Patti ne me quitterai plus, je ne le savais pas et j’allais tout faire pour qu’elle ne me quitte pas, mais je l’avais, greffée dans le cœur sous la peau, la voix de Patti. Lorsque Redondo beach est arrivé, j’ai cru que ça allait être gai, et puis j’ai eu envie de pleurer, quelque chose d’autre encore était passé de Patti à moi et c’est ça que j’allais essayer de virer, elle m’avait fichu la nostalgie et les larmes plutôt que la rage et le cri, voilà pourquoi la fille sans voix, n’est pas devenue musicienne ou comédienne, j’allais enfermer ma voix dans ma gorge au lieu de la sortir de mes tripes, et je ne pourrais pas parler sur les planches et je ne suivrais pas les cours de chant jusqu’au bout, et il n’y aurait que les mots, sans les mots et sans le corps je ne pouvais pas vivre, alors j’ai mis les mots silencieusement sur les pages, et, petit à petit, les mots ont laissé sortir la voix, les mots ont pris la mer. »

Fin des années 1970 par une après-midi de printemps, un ancien village de pêcheurs au bord de la Méditerranée, à une trentaine de kilomètres de Marseille. C’est à Ensuès-La-Redonne, aux abords de l’Estaque, qu’elle l’entend pour la première fois, elle, l’adolescente au corps maigre, elle l’ado timide de seize ans qui croise le chemin de celle qui lui brûle la peau par sa voix et son magnétisme. Une voix éraillée, envoutante, icône du rock de ces années rebelles. Une voix qui la propulse immédiatement sur les hauteurs de la scène artistique avec ce premier album, sur les bords des mots qui sont encore des silences. Elle, Patti Smith, la grande, la poétesse, la star naissante de la scène musicale new-yorkaise. Patti Smith, celle qui côtoie Joan Baez, Warholl, Pollock, Bob Dylan ou encore les Stone.
A partir de ce moment, la vie de cette jeune fille va changer. Elle qui avait voulu la quitter quelques mois plus tôt, va ressentir par tous ses pores, là où le corps est tout, ses émotions, ses sens, son intelligence, son esprit, va rencontrer la femme, l’artiste, l’inclassable et telle une vague, va plonger, nager, ne plus jamais ressortir de ces remous, de ce ressac et s’emparer de l’encre indélébile qui se noie sur la feuille de papier. 

  • « La voix. Prémonitoire. Révélatrice. Correspondance secrète, ça s’appelle, vous savez bien, la chose incroyable qui arrive à l’adolescence et qu’on sait pour toujours, qu’on s’en serve ou pas. »

En 2006, l’ado a laissé place à l’écrivaine, à la journaliste, à celle qui va écrire une série pour France Culture sur les icônes du rock. Automatiquement surgit devant ses yeux, comme une évidence, Patti, Patti Smith. Sans être dans le fanatisme absolu, l’idolâtrie de la rock star, elle va alors laisser les émotions, l’empathie, l’esprit, son intelligence, ses sensations, la dimension affective et créatrice. S’emparer de la feuille, devenir, prendre place, grandir, lui donner l’impulsion, la réflexion, l’autorisation, la charge artistique et naturelle qui est en elle, l’écriture avec un grand E. 

  • « Patti me pousse ailleurs, je suis habitée, traversée, quelque chose se fait jour, grâce à la musique les mots, grâce aux mots la musique, je cherche une partition totale, je mêle français et anglais, réalité et fiction, c’est un tout, c’est toujours comme ça quand j’écris. [...] Je n’ai plus peur, je reviens à l’endroit d’où ça part, à l’endroit du tremblement, de frenzy, du ravissement, je me glisse dans le corps de la voix. »
     

J’aurai pu laisser trainer dans ma bibliothèque ce roman encore longtemps si mes mains ne s’étaient aventurées lors d’un désherbage, sur sa tranche. Claudine Galea. Comme un souvenir qui est venue me hanter, des images d’un livre intime, un carnet de voyage, une introspection et exploration de notre monde, son monde, cette projection qui nous pousse à se prouver, se dépouiller de toutes nos peurs et craintes, s’ouvrir aux émotions, aux colères intimes, aux sentiments inexplorés et volontaires.
Ce roman, d’ailleurs peut-on le nommer roman, récit ou fiction, nous amène sur cette part qui demeure en nous, sur laquelle on s’interroge, vit, grandit, protège et autorise, sur ses émotions qui se propagent dans tout notre être et esprit, sur ses sentiments qui nous assaillent à la vue de la feuille vierge, de ce besoin insatiable et fougueux d’être ce corps plein d’un rêve, son rêve, celui qui d’intime devient nécessaire, vital, libre.  

  • « Dans la vie, les choses se répètent jusqu’à ce qu’on les entende. »

Claudine Galea nous donne une clé, celle de la liberté, sa liberté, celle qui autorise à croire à l’énergie créatrice, à la pureté et la rage qu’il y a à se découvrir, à s’octroyer sa liberté, à s’inventer sa vie par les mots, les mots qu’on écrit, les mots qui deviennent, chahutent, prennent corps, s’organisent dans l’excessive et la fragilité de la vie, de la croyance et la foi, cette foi inconditionnelle de savoir que derrière chaque mot écrit, se pose l’écrivaine, l’auteur, celle qui vibre par la voix et l’envie.  Car au-delà de Patti Smith, c’est Claudine Galea qui vit, écrit, devient, est.

  •  « Les livres, c’est fait pour se jeter dans les vagues, plonger, nager, crawler. Pas pour rester au bord. »
    « J’écris pour avoir quelqu’un, pour créer le contact, pour faire l’amour. Tout est intensément physique, tout part du corps, quand le corps part, la main prend le relais. Tout est mêlé. Tout se tient. Les mots sont des images et les images sont des mots. »
  • « J’ignorais que tant d’émotions et de sensations remonteraient à la surface de la peau, trente et quelques années après. On n’oublie pas. Ce qui vous a transformée. Fait prendre son envol. Décrocher la lune. Car j’ai décroché la lune. Croyez-moi. You don’t believe me ? You should. »

 

 A lire aussi La règle du changement paru aux Editions L'Armourier dans la collection Thoth

 

Le corps plein d’un rêve
Claudine Galea
Rouergue, collection La Brune