Partir. Prendre la route comme du temps du duo. Charger la voiture sans m’énerver, fermer les volets, couper le gaz et la chaudière. Laisser les tortues déambuler. M’apercevoir au dernier moment que toutes les cartes routières ont disparu. Nouvelle stratégie pour me faire perdre le Nord ou me perdre tout simplement ? Même le GPS ne veut plus se brancher.  Acheter in fine une carte. Hésiter longuement entre la version IGN ou Michelin et choisir l’IGN : en duo, nous ne jurions que par Michelin. Façon de changer de cap ! Avec toutes nos cartes, le nouveau duo, formé sans moi, doit réviser la géographie.

Voyager à l’ancienne, loin des autoroutes. Passer là où la voiture de Camus a fini contre un arbre, juste avant Villeneuve-la-Guyarde. Chaque fois, mon disjoint me racontait l’histoire et ajoutait, sur un ton énigmatique, qu’un chien, du voyage, s’était échappé et n’avait jamais été retrouvé. Au moment de mon plus grand désarroi, il m’avoua que tel le narrateur de l’Etranger, il  ne ressentait pas ma douleur. Me voilà doublement plombée par Camus à moins que je ne retrouve le chien, l’adopte et me déniche du même coup un fidèle compagnon. 

Relire Camus et voir si je peux l’excuser d’avoir offert de si littéraires excuses à l’indifférence. 
Ne pas allumer la radio, flotter dans le  paysage. Oublier d’exister, noyée dans le décor.
Avancer sans la voix du GPS, qui mâche l’itinéraire, et faire de ma route une question.
Passer quelques jours dans une maison au bord des étangs et former avec deux amies, un trio de Femmes-Livres : remède pour oublier les vacances en duo.

Mettre ma tête en jachère le temps de la vie face à la prairie. Ne pas forcer la moisson de mots, de marches, de discussions amicales. Laisser infuser mieux qu’une tisane.

Apprendre à mon imagination à ne pas galoper vers d’inutiles sentiers. Diriger ma pensée sur des choses essentielles. Pourquoi en plein milieu de la campagne  installe-t-on des panneaux qui indiquent la ligne de partage des eaux ? De quelle marque était la voiture de Camus ? Et le nom du chien non retrouvé ? Cela devrait occuper sereinement ma tête.

Lire Goliarda Sapienza, une femme non rompue, d’après l’expression d’Elena Ferrante. Deux auteurs italiennes qui me remuent les sangs. Dans L’Université de Rebibbia, Sapienza incarcérée, réussit à voir, lors de la rituelle promenade des détenues, « qu’une minuscule femme mal fagotée dans une robe de chambre pleine de marguerites jaunes et bleues a pris un morceau de prairie du monde pour l’emporter avec elle » en prison. Si je ne parviens pas à désherber en moi, je pourrais toujours m’acheter des peignoirs fleuris et emporter mon jardin où que j’aille.  

Me ressourcer régulièrement à d’autres « soli vitae ». Epier, chez ces autres la joie et la détermination qu’ils ont à protéger leur carré de terre, leur nid fleuri, le secret bienveillant qui renforce leurs carapaces. Vraiment hâte de devenir tortue !

Continuer de rouler à l’ancienne en glissant de vieilles K7 dans la radio de la voiture. Etre dans un état régressif sans juger. 

Affronter mon premier pique-nique solo dans la voiture et sous la pluie. Heureusement, je trouve une superette avec les mixtures que j’aime. Dépasser l’angoisse. Investir dans un couteau suisse pour éviter d’acheter du fromage pré-découpé : faute de goût en plein pays de l’emmental. Croquer dans les Kambly en oubliant soigneusement de cliquer sur mon bouton mémoire. Avaler les bouffées nostalgiques avec les noisettes et refuser que cette image de moi, seule dans la voiture, sous la pluie, soit prophétique.

Renouveler le stock musical pour la route du retour. La fin de la jachère n’est pas facile : il va falloir beaucoup chanter pour ne pas dérouler mes ruminations sur des kilomètres. 

Vivre la séparation comme une leçon accélérée de vie.
Me sentir aux aguets des menaces et à l’affût des instants joyeux. 
Deux questions fondamentales résolues : la voiture, dans laquelle Camus est mort, était une Facel Vega et le chien, jamais retrouvé, s’appelait Floc.  Sur ces détails, mon disjoint ne mentait pas, enfin une raison de me réjouir. Leçon du chien : face au drame, courir vite sans se retourner !  

Bouger pour m’offrir des heures d’immobilité : la seule vraie raison de quitter une maison.
A défaut d’avoir su mettre le feu aux poudres, faire feu de tout bois.

Il pleut en plein cœur de l’été : c’est évidemment pour aider à la dissolution.

Dans une maison où l’après-midi, trois femmes sont devant leur cahier. Lequel choisir ? Celui qui parle du pays lointain, celui qui rêve les tableaux de Corot, ou celui qui capte les variations de la prairie ? La plus belle narration est sans doute celle qui se déroule entre les trois écritures, celle que personne ne connaîtra et n’en finit pas de déplier ses possibles.

Aimer la vie qui va avec l’écriture ! La laisser filer, s’infiltrer en moi, s’inviter dans les maisons, les jardins, les paysages, les routes, les coins de cuisine, les soirées dehors à la grande table des repas, lui ouvrir toutes les fenêtres, lui sortir les transats et les nappes à pois. Ne pas résister au silence qu’elle appelle ! 

Poser une chaise blanche devant un buisson de potentille : il suffit de peu pour faire image. 

Rares sont ceux avec qui partager le temps du retrait au cœur même de la lumière. 

Emplir le coffre de la voiture de Gewurtz, de Morteau et de pots de myrtilles : l’assurance de tenir un nouvel hiver.
L’avantage de partir seule c’est d’avoir plus de place dans le coffre pour les bagages. Ne jamais oublier que la rupture augmente considérablement le nombre de casseroles à trimbaler derrière soi.
Prendre virtuellement des nouvelles du temps estival des plages : certains savent ajouter de la couleur à leur peau.
Attiser le feu de la joie n’est pas à la portée de toutes les brindilles. 

Sous un ciel gris cendre, les fruits du Paulownia sont plus jaunes.

Marcelline Roux - Nathalie Magrez
Extrait de Vita Nova solo
(à paraitre cet automne)


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Il est toujours difficile de parler de personnes que l’on apprécie, de tenter de les faire se rencontrer et de trouver l’harmonie entre les mots et la photo.

J’ai rencontré Marcelline Roux grâce à une amie commune, Frédérique Germanaux et surtout Virginia, la grande et talentueuse Virginia Wollf, sa chambre d’écriture et ses 100 jours avec elle… De cette découverte, Marcelline m’a fait parvenir ses carnets de notes, des maisons, de celles qui regardent. Ce fut une rencontre comme il en existe finalement peu : « De ce carnet j’ai eu envie de noter chaque mot, chaque phrase, de m’en délecter, savourer les images comme les gravures, m’en faire une grotte, un grenier, une caverne, une coquille d'escargot, un terrier, un lieu rien que pour moi, un jardin extraordinaire où l’ordinaire devient vital, nécessaire, précieux. J’ai eu la nécessaire nécessité de conserver le généreux, le beau, le doux, comme on découvre un trésor, ce quelque chose qui nous ressemble, nous assemble, nous reconstitue. ». Et encore aujourd’hui lorsque j’ai besoin de puiser dans ma coquille, je m’en retourne vers ses mots, vers son carnet de notes, intimité partagée.

Nathalie Magrez… une longue histoire… une longue histoire de regards, de silences, de sourires, de carnets là aussi intimes mais remplis de photos et de poésies, la sienne. Nathalie, c’est ma cham’âme, ma révéleuse d’images, celle qui n’est jamais loin de moi lorsque je m’empare de mon appareil, celle qui me guide, me donne, m’emplit d’une confiance et d’une certitude sur ce qu’est la photographie, sur ce qui me lie à elle, à ce monde iconographique qui m’est vital. Elle est celle qui m’a tout réappris, m’a permis de rouvrir les yeux et de comprendre la force qui était en moi, celle qui m’a autorisée, celle qui m’a dit de m’autoriser. (à découvrir ses mondes sensibles)

A la lecture des mots de Marcelline, j’ai eu l’envie de les associer, l’écrivaine et « l’imagière ». Deux intimes de carnets qui se rencontraient et qui ont donné ce partage, le silence, la vie. Il est des paris qu’on ose et qui se découvrent, s’accordent parfaitement.