L’objet-livre, les rondes de mots, l’encre des pages, des pages à décoller et à écorner, puis lisser. Caresser les livres, à voix haute les effeuiller, rêver en énonçant la promesse d’un titre, retrouver ses héros, rencontrer un autre que soi…et voyager si loin, tout près. Se rassurer de n’être plus seule, se consoler que cet autre sache lui aussi, s’oxygéner d’une parole, s’éterniser dans la flamboyance d’une aventure. Un imaginaire infini pour supporter le réel qui nous échappe, lui donner des formes, des consciences et recommencer.

Croire au beau grâce à la prose, des couleurs, des phrasés, une tonalité ; reconnaître les possibles de la création. M’encastrer en mille morceaux cassés dans le labyrinthe d’une bibliothèque et être bien.

J’ai eu des livres entre mes mains tout de suite, toujours. Je n’avais pas de doudou, pas de pouce, pas de couverture. Des livres. Même sans les ouvrir, toujours avec moi, dans mon sac, près de mon lit, à la main. Des mots pour me récupérer quand ma parole s’évaporait ; je leur prêtais ma voix et je sauvais un peu de moi. 
J’ai du lire parfois compulsivement, sans comprendre, sans entendre mais avaler des mots inscrits pour m’ancrer moi dans l’instant de la lecture et relancer le mouvement d’une journée à faire. Ils ont pansé ma mémoire à trous au risque d’y être aspirés eux aussi. Et parfois la poésie a remué mes sangs, les mots ont pris chair, là dans le corps : le commencement du verbe. Enfin j’ai fléchi devant les idées jusqu’à être mal d’être bousculée, mais vivante de découvrir une tête qui raisonne. 

Roses, verts, cartons, broches, poches, dorés, en bandes, en images, en volumes, les livres sont les fleurs de ma maison, des éternelles ; ils bruissent un murmure continu de paroles, ils pompent et battent un chœur vibrant, un pacemaker à mon cœur.        

 

Un pacemaker à mon coeur
Karine Le Nagard 
L'été jaune carré

 

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Douceur et pudeur.

 

Ce sont les deux mots qui me viennent à l’esprit pour parler de Karine. Et les mots sont importants. Ce sont eux qui nous ont mises en relation. Ceux des autres, ces primo-romanciers que nous découvrions chacune au fil de nos lectures. Ceux échangés entre nous, plus directement, à l’abri des regards des autres membres de la communauté des 68 premières fois.

 

Je me souviens du premier message que Karine m’a adressé, empreint de timidité et de délicatesse. On y lisait son envie de bien faire, de ne pas déranger mais aussi son inquiétude à l’idée de ne pas être à la hauteur. Je l’imaginais rougissante en écrivant ces mots. Des mots qu’elle manie divinement bien ; il suffit de lire ses nombreuses chroniques pour la découvrir fine lectrice, sensible, attentive, respectueuse, désireuse de capter les intentions de l’auteur et de les restituer au mieux, appliquée à transmettre ses émotions de la façon la plus précise. Avec pudeur, bienveillance mais fermeté.

 

Douceur et pudeur. Caractéristiques également de ce lien épistolaire qui s’est tissé entre nous, au-delà des simples échanges logistiques, au cours des mois particulièrement difficiles que j’ai vécus. Des mots dont je ne dirai rien ici, des mots simples derrière lesquels on devinait une empathie sincère et sans fard. Des mots qui rapprochent, qui apaisent, qui gardent en vie.

 

Et puisque la distance kilométrique entre nous s’est encore accrue, j’espère bien saisir cette opportunité de poursuivre nos échanges de mots, par un procédé virtuel qui n’en rend pas pour autant les sentiments moins réels.

 

A bientôt, chère Karine.

 

Nicole Grundlinger