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« Quand deux ou trois personnes s’assemblent, ce n’est pas pour autant qu’elles sont déjà ensemble. Elles sont comme des marionnettes dont les fils sont de différentes mains. Sitôt qu’une main les manipule tous, il leur survient une communauté qui les fait s’incliner ou se sauter dessus. Et les forces de l’être humain, elles aussi, sont là où vont finir ses fils dans une main souveraine qui les tient. » 

Ils vous arrivent de lire des livres, des recueils sans savoir si ce que vous allez lire, si les mots qui vont se déposer devant vos yeux, vont vous porter, vous transporter, où tout simplement vous élever doucement vers un univers, un domaine, une histoire, une réflexion. Ces livres sont comme des rendez-vous, des rencontres qui s’opèrent entre un auteur et un lecteur, entre celui qui dépose et celui qui recueille.
Le jour où l’union se fait la lecture devient lente, recueillie, cérémoniale mais sans pamphlet, simple et humble. Elle devient singulière, douce, lumineuse. Comme une mélodie aux choses de la vie, comme un air qui vient vous chercher, vous trouver, emporter dans son instant. 

« Je ne peux penser plus heureux savoir que cet unique-ci : qu’il faut devenir un initiateur. Un qui écrit le premier mot derrière un séculaire tiret. » 

De Rilke je n’ai lu que quelques poèmes, quelques livres mais jamais je n’avais lu ce recueil, jamais je n’avais lu autant de grâce dans les mots, de recherche dans la vérité de la  vie, de cette communauté d’hommes et de la solitude humaine.
La poésie du maitre se cherche, se forme, se donne, se transforme dans l’obscurité de la pièce, de l’acte théâtrale, de la philosophie. Il n’y a nul ombrage mais lumière sur le devenir, sur l’isolement nécessaire à la création, au processus de contemplations essentiel au regard. Car c’est par ce regard que s’opère la mélodie. C’est par ce regard que s’écrivent les mots, les gestes, parvient à la maturité requise.  

« Toute discorde et toute erreur viennent de ce que les hommes cherchent leur élément commun en eux, au lieu de le chercher dans les choses derrière eux, dans la lumière, dans le paysage du début et dans la mort. Ce faisant ils se perdent et n’y gagnent rien en échange. Ils se mélangent, faute de pouvoir s’unir. »  

Il faut acquirent cette notion de lente maturité, de profonde métamorphose et devenir, tenter d’atteindre les mots, les gestes, de comprendre ce regard qui nous pousse à ces efforts déployés, qui nous contraint à croitre vers la lumière, à éprouver notre émotion et notre art. « Personne ne peut aider personne » sans s’aider soi-même, sans éprouver cette solitude qui nous même vers des ponts menant à l’autre, tel ces peintres italiens de la Renaissance qui ont connu les fastes et ont terminés pour certains loin de leurs sentiers, loin de leurs sommets mais dans la quiétude de ce qu’ils sont.  

De Rilke j’ai découvert ce que j’en attendais : l’extrême attention portée à la vie, à l’immensité quasi insoluble de son étendue, de la solitude des êtres dans l’esprit de communauté. Car une fois que l’on a compris cela, on entre de plain-pied dans l’œuvre même du poète, de la vie dans sa globalité et unicité. On acquiert cette certitude de faire partie d’une mélodie, d’appartenir à un ensemble, de devenir ou d’assembler, d’être. On ne s’arrête plus à l’individu mais aux portes de la vie, à son accomplissement. Comme un don de la solitude, comme un don du silence et de l'acte créatif, de l'art. Comme une richesse sans limite mais précieusement recueillie en toute conscience et paix.  

«  Une seule chose est nécessaire: la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer durant des heures personne, c'est à cela qu'il faut parvenir. »
 

40 strophes, courts textes, notes qui nous donnent un vaste champ de réflexion, une pensée, une poésie sur la mélodie des choses, sur cette traversée que nous opérons, sur notre place dans cette grande scène de théâtre qu’est la vie, sur la solitude et la communauté des hommes. Un jeu de marionnettes, un regard, la condition humaine, l’essence même de l’art, la beauté du monde et son infini. Tout cela composé dans la grâce, le silence, l’humilité et la symphonie des mots de Rainer Maria Rilke.  

« A cette fin, il faut avoir distingué les deux éléments de la mélodie de la vie dans leur forme primitive ; il faut décortiquer le tumulte grondant de la mer et en extraire le rythme du bruit des vagues, et avoir, de l’embrouillamini de la conversation quotidienne, démêlé la ligne vivante qui porte les autres. Il faut disposer côte à côte les couleurs pures pour apprendre à connaître leurs contrastes et leurs affinités. Il faut avoir oublié le beaucoup, pour l’amour de l’important. » 

« Qui percevrait toute la mélodie serait tout à la fois le plus solitaire et le plus lié à la communauté. Car il entendrait ce que nul n’entend, et ce pour l’unique raison qu’il comprend en son achèvement ce dont les autres, tendant l’oreille, ne saisissent que d’obscures bribes. » 

 

Notes sur la mélodie des choses
Rainer Maria Rilke
Allia