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Il est toujours délicat de parler d’une auteure pour qui on éprouve une réelle sympathie. Etre neutre,  ne pas se laisser emporter par l'amitié ou les émotions. C’est indéniablement ce que je tente de faire à chaque fois que je lis un roman de Mélanie Richoz. Et à chaque lecture, je me le répète. Je ne cède pas facilement…
Alors oui je ne serai pas neutre, je ne serai pas sans vous dire que « Le bus » est encore une fois, un vrai roman dans lequel la puissance, beauté, force, poésie, musicalité, la façon de nous attacher, nous lier à ses personnages, à son histoire, sa concision m'ont touché. Encore une fois j’ai succombé à sa façon dont elle a de me cueillir, d’oublier dans son histoire notre amitié et de révéler cette part qui se joue de moi, qui se découvre, se dévoile, vit. 

« Les gestes en disent plus que les mots,
trop souvent gorgés de banalités. »

Mélanie Richoz a l’art d’écrire des histoires qui me touchent, me déshabillent sans me malmener. Il y a une vraie générosité, une délicatesse inouïe, une poésie aérienne et pudique, un chant qui se met en place et me donne cette sensation de douceur, de résilience, un cheminement intime, une émotion pudique, douce, nuancée, une palette du noir au blanc, subtile et concis, qui se cache des choses que l’on clame, qui « se cache derrière les choses, les mots, les évidences. Comme pour transcender les ombres. »
Le bus est un voile qui orne les femmes, les déshabille et leur donne chair, matrice, forme, vie. Un bus comme un rendez-vous, un passage, un trajet qui nous percute et prend forme. Un éclairage sur cette part qui est en nous, sur ce qui est nous, notre féminité, notre corps, notre sexe, notre sexualité.

« Je suis née comme ça.
Mes malformations font de moi celle que je suis.
A choisir, je n’y changerai rien, sinon m’en ficher d’être fille ou garçon.
Aurais-je dû expliquer à maman  que depuis que je connais mon diagnostic, quelque chose a changé en moi et que j’accepte ma pathologie ? Aurais-je dû la rassurer quant à mon avenir lui dire que, même si je ne suis pas pressée de rencontrer quelqu’un et que j’ai peur,
je me sens le droit d’aimer et d’être aimée ?
A l’image d’elle et de mon père, qui pouvaient compter l’un sur l’autre, quoi qu’il arrive.
Et que c’est de cet amour dont je me souviendrai,
celui dont je suis issue. »

« Le bus » est l’histoire de trois sœurs, Jeanne, Léonie, Cerise qui deviennent femmes, prennent corps malgré les douleurs et les anomalies que leur offrent la vie, leur corps. Car rien n’est simple d’apprendre à devenir femme, de concevoir que pour être femme il faut connaitre ce sang qui abonde mensuellement et transforme la jeune adolescente en mère conceptrice, en femme.
Etre femme.
Femme.
Et quelle douleur quand cela ne peut arriver, quand les malformations, les histoires familiales, les aléas de la vie, deviennent des traumatismes que l’on trimballe, quand chaque sœur porte en elle, une part de cet héritage féminin. La femme parfaite. Pleine, gonflée. Et puis celle qui est femme au goût de cendre. Celle qui ne sera jamais vraiment une femme.

« C’est louche, une femme de quarante ans célibataire et sans enfants. Divorcée, ça ne questionne pas, ou peu : c’est la norme. Après leur avoir répondu « Non, je ne suis pas mariée » et « Non, je n’ai pas d’enfants » - deux questions inévitables dans la jungle sociale -, combien de personne ne savent plus quoi dire et comment poursuivre la discussion ? Combien parient sur l’homosexualité de Cerise ? Beaucoup. Tous, peut-être. Elle s’en fiche… »

Trois sœurs, trois destins et pourtant tellement nous, femmes, tellement nous dans nos révoltes, nos regards, notre bienveillance, notre tendresse, nos forces, nos joies et douleurs, nos vides incompréhensibles et profonds, nos solitudes et nos combats, notre sexualité, nos rires et notre volonté de toujours rester debout, être présente malgré les fragilités et les béances de la vie. Et puis il y a Chloé. Celle qui apprend, celle qui devient, celle qui grandit et veut casser cette image d’Épinal, cette part d’héritage. Chloé et le bus. Chloé et l'amour. La vie. Et partir.

 « A mon avis, être chanceux équivaut à une attitude : tenter, provoquer et saisir les opportunités, et supporter ce qui en découle, y compris le risque d'être heureux. »

En 135 pages, l’écriture de Mélanie Richoz se déploie avec douceur, bonté, nous percute et à la fois nous enveloppe de tendresse, de ce quelque chose que l’on ressent au fond de soi, comme un enfant que l’on porte et qui se développe, grandit. Il y a la beauté des femmes, des non-dits entre elles, des silences qui deviennent paroles, se disent dans la clarté d’une nouvelle journée, d’une nouvelle vie. Même si être femme n’est jamais chose aisée, facile. Si être femme demeure toujours une part de mystère que la vie donne, offre, que la mort reprend.  

« On est fort pour ne s’en tenir qu’aux mots,
toujours aux mots
et rien qu’aux mots…
Aux mots qui balisent l’émotion en intellectualisant les petits bonheurs comme les grosses déceptions. Rationaliser, polir.
Barricader.
Exagérer, déjouer.
Mentir. 

Parler est inutile. »

 


Le bus
Mélanie Richoz
Slatkine 

 

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