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« Aujourd’hui la France y est presque. Une grande partie des infirmières, des professeurs, des artisans, des médecins a déjà les pieds dans l’eau. Plus personne ne se sent au sec. Chacun tremble de devoir renoncer à sa manière de vivre, d’être obligé de sacrifier la scolarité d’un enfant sur deux, de ne plus pouvoir s’occuper dignement de ses parents. La marée monte, inexorablement, inondant les classes moyennes. Les familles réclament désespérément les secours. Elles espèrent des bouées et on leur jette des modes d’emploi pour s’en fabriquer. Chacun doit devenir son propre sauveteur, s’auto-employer, chercher son salut dans l’économie de partage, louer sa voiture, sa perceuse ou son appartement, se « blablacariser », s’ « ubériser », se « crowdfundiser » pour pallier la frilosité des patrons et des banques et, ultime abandon, accepter d’être licencié plus facilement pour espérer être embauché. »

 

L’Oise, ce département aux portes voisines de Paris, aux maisons pavillonnaires et aux quelques fermes qui semblent encore exister, à quelques filets de pêche du Tréport, non loin de la Baie de Somme et son parc classé,  à cet aéroport construit sur les anciens champs de betteraves  et qui dessert d’autres capitales européennes à des prix défiants toutes concurrences.
L’Oise ce département qui abritait il y a encore quelques décennies les usines de dentelles, les fileuses, des usines qui sentaient le caoutchouc, la verrerie, l’industrie et ses valeurs ancestrales héritées des ouvriers et métallo, des anciens des terrils. L’Oise, ce champ où la résistance face à l’ennemi s’est jouée sur les chemins, des batailles qui se sont inscrites depuis dans nos manuels d’histoires et de géographie. L’Oise, département en crise, crise des subprimes, crises des industries, crises des supprimés. 

Les néons remplacent le soleil et les fours deviennent des crassiers. Dans les magasins, on n’a beau tenter de choisir une file, de se positionner avec son panier, son caddy devant la caisse qui nous semble la plus rapide, l’attente la moins longue, encore une fois on manque le coche et on se retrouve devant celle qui ferme, qui « délocalise » ses clients vers une autre caisse ou qui change d’employés.

Dans cette file il y a Aline et Christophe, comme dans la chanson, mais on aurait pu reconnaitre Isabelle, Franck, Frédéric ou encore Emmanuelle, Stéphane ou Céline, Jérôme, vous, moi, nous... Aline et Christophe qui ne demandent rien ou du moins, juste à vivre avec ce qu’ils touchent à la fin du mois, s’offrir quelques extras pour eux ou leurs enfants, en empruntant à des banques pourvoyeuses de crédits. Un couple qui vit en bordure de Paris, dans une maison qu’ils paient à la sueur de leur front, aux crédits révolving réalisés pour posséder une voiture familiale, un break un peu usagé mais qui leur permettra de partir quelque fois en week-end près du Tréport.
Aline et Christophe qui comme dans la chanson vont crier pour que reviennent les jours d’avant, les jours où l’usine leur faisait encore croire qu’ils avaient choisi la bonne file d’attente, où leurs rêves et ceux qu’ils avaient pour leurs enfants ne s’écrivaient pas dans les manuels d’économie ou de finance, où  les fermes n’étaient pas revendues à de vastes compagnies d’assurances inconnues, où les entreprises rutilaient encore aux sons des pointeuses, des petites combines et contremaitres en fin de carrière.
Aline et Christophe  et le paradoxe d’Anderson, les champs de betteraves revendus à des exploitants industriels aux mœurs mondialisées, les usines délocalisées, les machines déboulonnées. Aline et Christophe et leurs rêves qui s’enfuient et qui tels des noyés ne savent plus comment nager, tenter de regagner le bord sans couler, de laisser encore à leurs enfants le droit de grimper et se balancer dans les arbres, d’embrasser ce garçon qui cogne un peu plus dans le cœur de leur fille ainée, de leurs laisser croire que les rêves peuvent se réaliser, qu’ils peuvent eux aussi espérer comme eux aussi ont cru en cette plage, ce doux rivage qui leurs souriait.  

Le paradoxe d'Anderson est le fait que malgré un niveau de diplôme supérieur à celui de leurs parents, les enfants ne parviennent pas à atteindre un statut social plus élevé que le leur.
 

Il n’est jamais simple de parler des romans de Pascal Manoukian parce qu’il n’est jamais simple de parler de la vie, la vraie, celle qui surgit au détour d’un virage et nous envoie valdinguer dans les décors. Pascal Manoukian c’est la réalité, celle des déclassés, des invisibles, ceux qui crient et qu’on n’entend plus ou au mieux un murmure entre deux jingles pub ou manchettes d’édito d’une presse quotidienne régionale abonnée au faits divers. Ce sont les mains dans le cambouis qui le font écrire, les mains à l’odeur de brulés, d’huiles frelatées ou couvertes de sang, les mains calleuses, vivantes, d’une autre époque, d’un autre pays, d’une autre économie. Le lire, c’est prendre une leçon de géographie politique, d’économie mais surtout une grande leçon sur nos valeurs humanistes. Le lire c’est enfiler les bleus de travail, s’imprégner de la vie de ceux que l’on ne regarde plus ou que rarement de peur d’être éclaboussé par la misère, une pauvreté.  

On pourrait facilement le comparer à Emile Zola, à nous mettre devant les yeux ces hommes et femmes qui font notre société, à réveiller nos consciences, ne pas nous endormir sur nos épargnes amassées, sur cette consommation et surconsommation effrénées, sur nos sociétés qui laissent de plus en plus sur le bas-côté ceux qui ne sont pas, plus aux normes, qui pour subvenir à leur vie, se mettent eux aussi à exploiter. Mais il est plus proche d’un Victor Hugo. Il y a cet appel à notre regard, notre humanité, notre éveil. Il y a ce sentiment d’urgence à ne pas capituler, à résister avec nos moyens, à combattre un mal qui s’introduit dans nos foyers sans que nous n’y prenions garde. Il y a la tendresse, la douceur pour les causes que nous pourrions croire désespérées, celles des petits, des ratés, des laissés pour compte.
Et c’est cela qui est à la fois bon de lire et mal à regarder, se rappeler. Son écriture puissante et toujours tendre, enlaçante pour ces êtres cabossés. C’est cela qui fait la grandeur d’homme de Pascal Manoukian. Son regard et son cœur. Immense et grand. Ouvert et vivant. Résistant. 

« C’est pour ça que l’on fait des enfants, pour les hisser sur ses épaules, le plus haut possible, les aider à atteindre ce que l’on n’a pas pu atteindre soi-même. […] Alors elle vit sur la pointe des pieds, toujours tendue, avec l’obsession de leur faire gagner quelques centimètres. » 

« Le progrès est une roue à double engrenage : elle fait avancer les choses en écrasant des gens » Victor Hugo.

 

Le paradoxe d’Anderson
Pascal Manoukian
Seuil