L’été d’après…

 

Les lettres de l’enseigne en métal stylisé se détachent parfaitement sur le bleu du ciel. Nina cherche à capter tout ce qui a changé, et cet arc de cercle qui dessine le nom du célèbre aviateur surplombe désormais la porte d’accès au stade. Il y a également ces voix enregistrées qui répètent les consignes à intervalles réguliers. « Vos sacs vont être inspectés » … « Préparez vos billets et vos pièces d’identité. » … Elle sourit. Imagine le petit air moqueur de Pierre en découvrant ce nouveau dispositif. Les changements des dernières années l’agaçaient déjà alors là… 

Nina franchit sans encombre les différentes étapes. Elle connaît ce stade comme sa poche. Des travaux d’agrandissement et de rénovation ont beau s’étaler sur quatre ans, le périmètre est toujours le même ; la logique de déplacement aussi. Elle marche vite. Elle a prévu de venir chaque jour cette semaine, comme le faisait Pierre, avant. Cela lui laissera le temps de découvrir toutes les nouveautés au fur et à mesure. Elle croise une majorité d’individus qui viennent manifestement pour la première fois. Reconnaissables à leur air de toujours chercher quelque chose, à leur hésitation. Ils piétinent le nez en l’air, ressemblent plus à des touristes qu’à des amateurs de tennis.
Nina sait où elle va et, comme d’habitude, elle y file directement. Cette année, pour la première fois, elle est seule. Pas de Pierre pour trainasser dans les allées et glisser un œil curieux dans tous les recoins. Il a toujours été attiré par les endroits invisibles, les portes fermées, les passages interdits. Pierre poussait les portes cochères juste pour savoir quelle merveille pouvait se cacher derrière une façade austère. Nina lui a toujours envié cette forme d’insouciance transgressive. Elle s’en veut de trop respecter les règles, de suivre les codes, de ne jamais déborder.  

Pierre n’est pas là et pourtant, Nina le sent près d’elle. Elle le sent qui s’attarde près des nouvelles structures des courts 7 et 9 alors qu’elle ne pense qu’à rejoindre les tribunes pour assister aux matchs. Alors, pour lui faire plaisir, elle traîne un peu. Elle admire la nouvelle perspective offerte par des constructions plus ouvertes ; elle note la modernité des dernières réalisations, comme cette façade inspirée des moucharabiehs, tout en légèreté. Epurées, fonctionnelles. Elle se surprend à apprécier.
Et puis son regard embrasse une vue insolite. D’un côté, les anciennes tribunes du Chatrier dont les travaux ne débuteront qu’après le tournoi, de l’autre, la structure aérienne du nouveau bâtiment abritant le « village », réservoir people de la quinzaine. L’Histoire et l’avenir. L’ancien et le moderne. C’est peut-être cette image qu’elle cherchait en venant aujourd’hui. Ce carrefour entre hier et demain. Ce moment où elle imagine le regard bleu de Pierre dans lequel passe l’ombre d’un sarcasme, une bienveillance teintée d’ironie face à ce futur en marche. Comme pour lui dire « Va… profite ! … Ce n’est plus mon stade, ce n’est plus mon tournoi, je n’ai rien à regretter ».

Oui, Nina sent ses épaules s’alléger pour la première fois depuis la mort de Pierre. Dans ce lieu où ils ont vibré ensemble, mais lui tellement plus longtemps avant elle. Dans ce lieu qu’il lui a transmis, Nina peut enfin dire adieu à Pierre.  

Et se préparer pour l’été d’après. 

 

L’été d’après
Nicole Grunlinger
L’été jaune carré

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Sabine m’a proposé d’écrire quelques mots sur Nicole. Tu as carte blanche, m’a-t-elle dit, comme tu le sens, ou alors un portrait comme une peinture. J’aimerais mais je la connais encore trop peu pour bien le faire.  

Alors, en attendant, je le prépare avec mes quelques impressions d’elle. 

La pose. J’hésite entre : En buste, de pleine face, le regard clair, des virgules rieuses au fond, ou en pied, dans une succession de positions, une série de portraits démultipliés pour capter son énergie - de travail, de lecture, d’écriture, de déplacement, de running, de tennis -, et ses échanges de balles de blogueuse littéraire : goût du service et des coups droits, réflexions renvoyées en demi-volée, touché précis et délicat (j’ai pu tout particulièrement apprécier cela lors de la parution de mon premier roman)

La palette chromatique : large, ouverte, des couleurs pures, tranchées, pourquoi pas dissonantes, l’idéal serait que ça puisse provoquer, secouer 

L’éclairage : naturel 

Le décor. Ce pourrait être une bibliothèque, immense, éclectique, un fauteuil devant, un chat roux dedans, mais ce serait trop attendu, ce pourrait être la vitrine d’un glacier italien et pourtant parisien mais ça risquerait d’être trop sucré, trop mièvre. Alors pourquoi pas un salon du livre de semi-plein air, bâche de toile, rencontres impromptues, romans en fête et Nicole en goguette.

 

Anne-Sophie Monglon