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« Le Nord vraiment. L’élan devient quête. Avec des bris de verre dans les yeux. Foncer. Il n’y a que ça. Eblouie par ma fuite, je souris. Je n’arrête pas de sourire, je sais que je vais grandir, me lever, décoller. Je suis sur ma base de lancement. Un point de départ comme on dit. Et les départs, faut pas les rater. Pas rater, pas rater, pas rater. Je suis tendue, droite, saisie comme un steak. Avec le sang. Le sang carburant. Non je ne vacillerai pas. Je souris à mon ventre caressé par le chaud du café et l’éclatement des petites bulles de faim. Petits paf répétés aux sonorités multiples. »

Marcher vers le Nord, toujours plus haut, toujours plus encore. Marcher, fuir, fuir l’homme chien, l’homme. Ne pas se retourner, revenir sur les pas. Fuir pour ne pas se dissoudre face à la peur, pour calmer la peur. Aller vers les limites, au-delà des limites, là où personne ne peut la retrouver, retrouver son existence, sa trace. « Aller là où la noyade est possible ». Faire disparaitre la terreur et aller vers le Nord « apaisée, guidée, droite, bien dans l’alignement »

  • « Je sais que tout le monde a peur. Je ne parle pas de la mort. Plutôt la vie. Effrayante de possibilités. »

Dormir à même le sol, sur les trottoirs, ou sur un simple matelas posé dans un squat ou des hôtels minables. Dormir entre chien et loup, entre deux volutes de rencontres, au seuil d’une vie. Le Nord encore plus, toujours plus. Passer les frontières comme on traverse les carrefours, sans marquer d’arrêt. Fuir pour se sauvegarder et oublier celui à qui rien n’échappait. 

  • « Le Nord m’espère, me tend les bras, m’aspire. »

Emmagasiner les kilomètres, sauter de voitures en trains, de trains en passages clandestins. Seule parce qu’il faut être seule pour fuir. Accompagnée de rencontres fortuites tel Monsieur Pierre ou encore Madame Flaisch, Andrée, des âmes errantes dans des parcs, Elan, Vince et Piort les polonais.
La France, la Belgique, les Pays Bas, le Danemark. Bifurquer vers l’Allemagne et remonter vers le nord, le cercle polaire là où le nord du monde rejoint le Nord extrême. La limite absolue à la vie, la folie, des ruptures et failles.
Fuir et embarquer dans sa quête, Isaac, neuf ans à peu près. Isaac, orphelin, traversant les rues comme on traverse les vies, sans repères. Isaac, fil de chair qui ne sait pas où se mettre, béquille à la tendresse, canne à une maternité qui ne s’était jamais exprimée. Un cadeau venant de nulle part. Isaac, fragile roseau qui devient son bâton de pèlerin, sa boussole, celle qui lui indique ce point à aller et parce qu’au Nord, « les caresses se font sous les manteaux. […] Avec le manteau  et les caresses dessous. »

  • « Il me suffisait d’accueillir. Isaac entrait dans ma vie en m’infligeant un vertige. La sensation ne m’a jamais quitté. Il aurait pu partir s’il en avait éprouvé le désir après le bain. Je n’aurais pas bougé. A peine frissonné. Nous sommes restés l’un à côtés de l’autre, en suspension, dans l’attente d’une suite que nous ne pouvions pas encore imaginer. » 

 

Ce roman est arrivé comme une petite bombe. Comme des mots qu’on dégoupille et prend en plein visage, comme une écriture qui émerge, la face cachée d’un iceberg rare et précieux. Dès les premiers mots, on arpente les chemins, les routes telle Mona dans « Sans toit ni loi ».  Un roman comme une ligne de fuite, une fissure, une faille profonde qui s’ouvre sous nos pieds, qui laisse place aux impossibles, à l’extrême. Toucher la folie comme on touche la limite du monde, le cercle polaire, les journées qui ne se terminent jamais. Une nature qui rince, blanchie les corps dans des eaux glacées comme on raye le passé, oublie les brûlures, les douleurs et peurs. 

Une écriture brute, qui nous embarque sans nous laisser le temps de souffler, respirer. Comme dans la fuite vers ce Nord, on court après une vie qui se perd dans l’errance. On marche à la dérive. Sans boussole. Sans pause et arrêt. Des mots comme un enchainement glacial, dramatique, euphorisant de griseries et de libertés extrêmes. Une écriture comme un scalpel qui entaille les chairs, ouvre les plaies, gratte. Des phrases fortes comme des diamants bruts, purs, sans la moindre poussière ou résidu nous amenant vers l’absolu, la faute ultime, la folie des résistances, le glissement glacial, la perte des repères.
On ne sait si on n’est dérangé ou emporté dans cette errance, cette quête, dans l’impensable et pourtant reconstructeur, dans une maternité qui s’exprime comme s’exprime le cri primitif de l’enfant qui né. Fragilité du funambule sur sa corde, fragilité de la glace qui se brise, de la faille qui s’ouvre, béante sous des mots précieux, des phrases d’une poésie à couper le souffle, à briser les croyances et les mouvements, à casser les corps et les pensées.

Du grand art. Du très grand art pour un premier roman. Une claque. Un diamant d’une extrême rareté. Et un nom à retenir, celui de Nathalie Yot, écrivaine à n’en pas douter, poète à découvrir absolument.

 

  • « L’amour quand il prend toute la place, c’est l’ennemi. On ne pense plus à être honnête. Ni avec soi-même, ni avec personne. »

 

 

« Le nord du monde » de Nathalie Yot est un vrai coup de foudre et fait partie de la sélection des 68 premières fois, éditions 2018. A retrouver sur le site, toutes les chroniques des éditions passées, en cours ainsi que les diverses opérations menées.

 

Le nord du monde
Nathalie Yot
La Contre Allée

 le nord du monde