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« Antoine Orisni est mort et le soleil n’y peut rien. Sous le cagnard, les herbes des jardins, les bougainvilliers, les feuilles des citronniers : tous les bossus. C’est pareil avec  les corps. »

Il est toujours délicat de parler d’un roman que tout le monde plébiscite, hurle au génie de la rentrée littéraire, quasi à la belle et grande surprise de l’année. Il n’est jamais facile d’en parler lorsqu’on a lu les chroniques de Nicole, Nicolas, Moka, Alexandra, Joëlle, Charlotte, Amélie Amandine, et tant d’autres encore. Il n’est jamais facile car on se demande comment faire pour en parler aussi bien, parler de cette écriture qui emporte, ne nous lâche pas, s’interroge, nous interroge, poétise dans une langue simple et naturelle, directe, dans une atmosphère où retentit le chant des cigales et du maquis corse, où les herbes nous rendent folles (ou fous), les odeurs de la garrigue nous abreuvent d’effluves orgasmiques, génératrices de démences fulgurantes, où un village semble être le point de chute de toutes les schizophrénies rurales, un microcosme onirique et tribal.  

Alors oui vous parler de Simple n’est pas si évident que cela.  

Il y a bien sûr ce personnage principal, mi-fada, mi-baoul comme on dit dans le sud. L’idiot du coin. Le benêt. Celui dont on rit, se moque, égratigne, cogne, est toute la misère du monde à lui tout seul et par la même occasion, endosse le parfait habit du débile qui peut commettre des crimes, des vols ou tout d’autre état de fait notoire. Le fou qui n’a que pour seul et véritable ami confident, une pauvre chaise en plastique cabossée à qui il raconte tout. Et le tout c’est le tout : les histoires du village, les rivalités mesquines et amoureuses, les coups de poing et de sang, la rivière et les pins, la nature qui l’entoure, les conversations entendues et colportées.
Bref le toquet du village, le simplet, celui qui fait tout de travers, rejeté par les siens, par un père tyrannique qui lui reproche la mort de sa femme, un frère mi-ombre mi-solaire, par des amoureuses qui s’amusent de lui, des copains d’enfance qui ne font que l’utiliser.  

Antoine Orsini, le fada, le simplet, celui qui finira dans une caisse où la terre est jetée dessus comme ces pauvres cailloux amassés toute une vie et qu’on envoie à l’autre bout du chemin d’un coup de pied. Un trou dans un caveau familial de guingois. Un trou dans le silence de la garrigue, le silence des oiseaux et du vent.
Bon débarras !
Bon débarras pour celui qui a aimé à la folie la belle Florence, celle qui faisait rêver tous les hommes du village. Celle que l’on ra etrouvé dans la pinède. Morte. Le baoul, ce coupable idéal. 

 

J’aurai pu vous parler encore et encore de cette histoire, entendre dans mes oreilles le chant des mots colportés par les vents contraires, les vents trompeurs comme une bourrasque, ce foutu vent du Sud, des maquis corses. Ces vents violents qui provoquent des feux et détruisent tout sur leurs passages, les omerta tues. J’aurai pu vous décrire la force, la poésie des mots, des phrases, la tendresse qui se dégage du personnage du baoul, la plume généreuse et juste comme il faut de Julie Estève pour dresser les portraits des villageois, ce huit clos où on étouffe, ressent la puissance de la folie dominante dans chacun des protagonistes. J’aurai pu vous dire que l’on ressent ce livre comme on ressent les étés caniculaires, ceux où la moindre allumette vient mettre le feu, dévaster le décor et les habitations, mettre en cendres et poussières les idées et rêves, tel un été meurtrier, un été où la vérité cruelle et bestiale se livre par la bouche du plus simple d’entre eux, du plus vrai, sincère.  

Il y a un vrai souffle qui se dégage de ce deuxième roman de Julie Estève, un souffle comme le mistral qui emporte tout, nous laisse béat et muet, au bord de ces rivages caillouteux, arides, secs et pourtant si beaux, naturels, forts de leurs histoires et passés. Il y a la force des éléments, la minéralité du lieu et des mots, la poésie du chant du vent et des personnages qui  entrent en action, la brutalité des rencontres et d’un monde qui rejette la faute sur les innocents qui ne peuvent se défendre, ceux qui n’ont comme arme, que leur cerveau fissuré, ébréché, ceux qui se promènent avec des cailloux, grimpent aux arbres pour embraser la vue, la vie, se prennent d’amour pour la première femme venue qui leurs accorde une oreille passagère, un regard ou un pas de côté.  

Il y a la beauté de la langue, cette noblesse de construire un texte qui aurait pu être « casse-gueule », de jouer avec les vérités qui ne sont jamais bonne à entendre, lire, dire. Un travail de la langue, singulier, poétique, simple et pourtant intrusif dans nos mémoires, qui s’infiltrent sous nos pores comme s’infiltraient les moro-phinx de son premier roman, ces papillons feu-follet, fou d’amour pour la sève florale. Il n’y a nul recherche d’un travail peaufiné, ciselé et pourtant on devine la maitrise de l’écriture, de ce qu’est un romancier, un écrivain. On devient ses personnages dans lesquels Julie Estève nous embarque, dans ses décors où elle nous fait voyager, ces atmosphères qu’elle dépeint sous ses mots.
C’est fort, très fort et à la fois il y a une grande poésie, une vraie écriture, une tendresse infinie pour ces êtres singuliers. Il y a ce quelque chose qui fait que « Simple «  est un sacré fichu roman et qu’encore une fois, Julie Estève m’a cloué, baldingué, m’a envoyé dans ce maquis, dans sa folie, dans ce drame d’une grande beauté.

  • « C’est pas parce qu’on est abîmé qu’on est plus bon à rien. »
  • « à m’asseoir sur un banc cinq minutes avec toi, et regarder les gens tant qu’il y en a, te parler du bon temps qu’est mort et je m’en fous, te dire que les méchants c’est pas nous… […] et entendre ton rire s’envoler aussi haut que s’envole le cri des oiseaux. Te raconter enfin qu’il faut t’aimer la vie aimer même si le temps est assassin et emporte les rires des enfants et des mistrals gagnants. »

 

 

« Simple » de Julie Estève fait parti de la sélection des 68 premières fois, éditions 2018, deuxième roman. A retrouver sur le site, toutes les chroniques des éditions passées, en cours ainsi que les diverses opérations menées. Et mettre dans ses oreilles, les mistral gagnant qui résume si bien ce roman

 

Simple
Julie Estève
Stock

 

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