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«3 août 1914.

 C’est le jour du départ. La mobilisation est décrétée, il faut partir, quitter femme, enfants, famille. J’ai du courage, il le faut. 9 heures. C’est fini : adieu à tous. Non, au revoir. Car je les reverrai. »

 

Un jour qu’il marchait entre Bastille et République, Stéphane Barroux tombe sur un tas de gravats, galets de charbon, livres moisis, meubles fatigués déposés, sur le trottoir, par deux hommes.  A la recherche de papiers destinés aux collages pour ses illustrations jeunesses, il découvre une boite en carton entourée d’un simple lacet à chaussures, contenant une croix de guerre et un vieux cahier d’écolier. Curieux et intrigué par cette écriture fine, pleine, liée et déliée, dessinée à la plume, Barroux prend cet objet et découvre son histoire, celle d’un poilu et de ses premiers jours face à un conflit qui allait durer 4 ans.
Une partie de la vie de cet homme, de son existence, quelques jours qui changeront à jamais son chemin. Quelques jours pour un destin.

« Mercredi 5 août

Cette fois, c’est le grand départ. Dès 4 heures nous sommes debout car le rassemblement est pour 5 heures. Après avoir pris nos musettes bien garnies de pain et d’un lapin cuit la veille, ce sont les adieux. Nous pleurons tous les cinq. Après avoir promis à Mme Fernand de ne pas nous quitter, nous partons le cœur bien gros, mais le sentiment du devoir nous redonne du courage et nous voilà bientôt sur les rangs, prêts à partir. »

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Ce récit des 3 premiers mois d’un conflit qui ne devait durer que jusqu’aux 1ère neiges de décembre de cette même année, nous mène sur le quotidien d’un soldat inconnu, un simple trouffion, homme, parti faire la guerre contre l’ennemi de toujours, la Prusse devenue à la faveur d’une république proclamée, l’Allemagne. Le cœur en bandoulière, la fleur au bout du fusil, le sourire, les chants grivois et de courage aux lèvres, notre homme s’en va rejoindre le front, emportant dans son cœur l’amour de son épouse et quelques souvenirs qui il espère, seront vite un avenir emplit d’espoir.
Mais très vite, il fait face au désenchantement, à ce qui est la guerre : les longues marches et les pieds meurtris, l’attente croupie dans des tranchées humides et pluvieuses creusées à la va-vite, les villages dévastés, en feu, désertés par ses habitants qui fuient sur les routes, l’abandon sauvage des habitations et des champs, la nourriture qui manque, les angoisses qui surgissent face aux éclats d’obus et aux bruits des canons, la peur, la trouille, la mort qui rode éclaboussant de son sang la moindre particule humaine, les casernes déshumanisées, les corps décharnés.
Rien n’est comme il espérait, comme il avait cru, entendu.
Malgré les lettres reçues et l’amour de sa bien-aimée, il comprend que ce conflit de quelques mois ne cessera pas demain.

« C’est égal, ça fait du bien de lire ces nouvelles qui arrivent de loin. Mais quoi, une larme tombe sur la lettre que j’ai en main. »

 

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Dans un langage très simple, un vocabulaire emplit d’humanisme et de réalisme, Barroux nous livre le dialogue interne, la vie de cet homme, ses mots déposés dans un vieux cahier comme on dépose sa peine, ses joies et ses peurs et angoisses, son intimité. Durant un mois on chemine ainsi avec lui et on entrevoit son espoir, ses doutes, ses souffrances au fur et à mesure qu’il comprend l’envergure du conflit, de ce qu’est une guerre, des tranchées, un fusil et des armes.

« Enfin c’est la route, je me précipite dans le fossé que je suis, aussi vite que je peux. Je rencontre des traînards dont l’un deux m’offre de m’accompagner et de porter mon sac.  Je suis tellement épuisé que je n’ai pas la force de refuser et nous continuons notre chemin. »

On y sent le respect pour cet homme, sans jugement de la part de l’illustrateur qui ne fait que narrer ce récit trouvé. Il nous livre les mots découverts et les illustre donnant toute la dimension à ce récit, cette histoire. Il le dessine lui donnant ainsi vie, chair, sentiments, émotions, relief entre la lecture et le dessin. Par un cadrage méticuleux, les scènes décrites, Barroux renforce l’impact, offre une seconde lecture, évoque avec un réalisme saisissant la moindre parcelle de ces moments de vie intime.
Le fusain et la pastel grasse accentue l’effet de désolation, de détresse et de vérité comme si la naïveté du récit, des pensées et instants traversés devenaient un tout autre univers, fait de traits appuyés, marquant la véritable identité de cette guerre, des tirs d’obus et de canons, de cette campagne dévastée et loin de Paris, loin des villes où les allemands menacent de piller, d’envahir.
L’émotion est palpable, redessinée, entre les mots et la force de l’illustration, des dessins, des collages découverts au détour des pages, donnant ainsi une dimension historique et humaine à ce simple cahier d’écolier. 

Un très très beau témoignage d’une sale guerre qu’il ne faut pas oublier, de ces conflits que l’on ne devrait jamais connaitre, qui ne devrait jamais commencer. 

 

On les aura, carnet de guerre d’un poilu
(Août, septembre 1914)
Barroux
Seuil

 

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