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« FLANC
Mon corps : un corps creux. Mon dos seul subsiste, surface flottaison. Mon corps : un canot.  L’air comme rabot qui tente d’éliminer une douleur qui persiste ; d’éradiquer l’abandon qui me moisit au flanc. Creuse encore, douleur persistante. Creuse au risque de se fendre.
Mon corps est flottant. Pour l’instant. » 

Prendre corps, devenir non plus objet mais âme, l’âme du corps qui se présente devant un miroir, reflet de son identité.
Prendre corps et constituer la matérialité de l’être humain, cet ensemble organisé qui évolue suivant sa perception. Prendre corps comme on prend vie, on devient.

Prendre corps.

Prendre corps et toutes ces cicatrices, fragilités, celles que l’on voit, celles que l’on devient, celles qui nourrissent, celles qui nettoient, celles qui griffent, celles qui nous rendent de fragile à trésor.

« TRESOR 
A chaque battement de cœur apparait quelque chose de fragile. J’ai longtemps craint ou cru que cette fragilité poussait entre l’autre et moi. Mais le trésor est juste là, sous l’ecchymose. C’est peut-être pour ça que je suis seule à le voir. »

Prendre corps, écrire. Ecrire les maux, les faire devenir mots, les rendre mots. Lisser ce ventre, rebondir sur ces hanches, s’agenouiller face à ce soi, lui rendre sa lumière, son exaspération, ses failles, sa mémoire, son héritage. Lui rendre sa vie, celle qu’on lui interdit d’être, celle qu’on martyrise à coup d’images rognées, lissées, de coups et blessures, de rêves.
Prendre corps et bâtir son empire, des pieds fondations à sa tête, réceptacle de notre âme. Faire acte de cette réalité physique, psychique, humaine. Ne pas se trahir. Ne pas être malgré le regard, le nôtre, les regards, les leurs. Etre. Implanter celui ou celle qui est.

« BRISURE
On l’entend quand je marche. Ça fait clock, clock, clock. C’est brisé. Mais il n’y a rien à plâtrer, il faut laisser agir le temps. Parfois il coud. Parfois il colle. Parfois il nous rend sourds, tout simplement. »

Prendre corps n’est pas un roman, ni un recueil, ni un récit. Il est un corps lui-même, une auscultation intime de cette matrice qui nous fait, un effeuillage de ces parties membres qui nous donnent matière humaine, nous font, rendent humain. Il est miroir de ce que nous sommes, de ce que nous voyons ou nous voulons voir, devenons, camouflons.
Il est ce personnage quasi politique, quasi-primitif qui nous offre la vie, nous décrit, nous crie, donne chair et peau, sang et membrane. Il est cette robe de couture qui expose nos viscères, nos abats, nos membres cachés sous le derme et l’épiderme. Il est réalité comme une ligne de rupture, comme un acte de naissance.

«  REGLES
C’est dur à expliquer. Un truc qui tire. On dirait que ça se passe au plus profond de toi. Dans un lieu auquel tu ne penses jamais d’habitude. On dirait que ça réveille tes angles morts du bas. Comme si on déchirait une membrane en papier de soie tout en poussant ton bassin. Je dis ça je dis rien. Je n’en sais rien, de comment les autres se sentent. Je sais par contre qu’entre nous, on peut répondre au traditionnel comment ça va : Bof, j’ai mal au ventre. Et ce ventre là, on n’a pas besoin de le qualifier. Ce ventre dont on parle avec un soupir las, on n’a même pas besoin de le dire bas. Soixante-douze pour cent de ma vie, tous les soirs. »

Un corps comme une micro série, un diagnostic chirurgical et psychologique de notre moi intime, celui qu’on cache, celui qu’on tait ou on fait taire. Le corps et ses/son mystère, ses violences, ses joies et ses peines, ses dates et ses contours. Prendre corps. Prendre soi. Etre sujet littéraire. Etre sujet sociologique, profondément politique. Prendre corps. Un corps qui crie, qui hurle, qui change et se mire dans le regard violent que la société renvoie.

« PAPILLONS
Rien à voir avec les désirs-ouragans. Ceux qui te tiennent dans le vent par la fragile poigne d’une cheville. Ceux qui te brassent à l’envers.
C’est une douceur qui te prend au ventre. Ou, plus précisément, c’est quelque chose dans le ventre qui te rappelle que tu es douceur. Ça grossit là, dans l’abdomen, et ça caresse tout ce qui mousse au fond de toi. »

 

Prendre corps. 

 

Prendre corps
Catherine Voyer Léger
La peuplade