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« Je suis le capitaine Rosalie, infiltrée dans ce peloton, un matin d’automne 1917. Je sais ce que j’ai à faire. Un jour, on me donnera une médaille pour cela. Elle brille déjà au fond de moi.
Les taches de rousseur sous mes yeux, les animaux que je dessine sur la page, les grandes chaussettes jusqu’aux genoux, tout cela n’est que camouflage. On m’a dit que les soldats se cachent avec des fougères cousues sur les uniformes. Moi, mes fougères sont des croûtes aux genoux, des regards rêveurs, des chansons que je fredonne pour avoir l’air d’une petite fille. » 

Hiver 1917, quelque part en Angleterre. Assise au fond de la classe, cachée sous les manteaux gris et autres pelisses hivernales, Rosalie, petite fille de cinq ans et demi, déguisée dans sa robe et ses cheveux roux, attend. Rosalie au doux cahier dessiné. Capitaine Rosalie sans casque ni uniforme, pour ne pas se faire repérer, pour laisser croire que malgré qu’elle soit la plus petite, abandonnée de tous les regards, malgré qu’elle ne fasse que colorier dans son cahier secret, elle est en mission secrète. Elle espionne l’ennemi. Et pour cela elle ne doit rien laisser deviner de ses projets, de ses armes.  En silence, elle dresse ses plans et embuscades, son armée secrète. 

« Je regarde les inscriptions sur le tableau noir comme si c’était un plan de bataille. J’essaie de me souvenir de tout. Je recopie des petites choses dans les dernières pages de mon cahier. Personne ne s’occupe de moi. » 

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Ne rien laisser deviner des doutes lorsque sa mère, travaillant à l’usine depuis le début de la guerre, lui lit les lettres à l’enveloppe blanche et à l’écriture charbonneuse que son père, soldat au front, lui adresse. Des lettres de derrière les lignes. Des lettres parlant de rivières où les truites caressent l’onde lumineuse et les fougères rêveuses. Patience, Capitaine Rosalie, la guerre et la vérité sont à ce prix.                               

« Je vois bien que ma mère continue de lire, longtemps, alors qu’il n’y a qu’une seule page écrite dans l’enveloppe. Je vois bien qu’elle ne s’arrête même pas quand la bougie s’éteint dans la chambre. » 

Mais au tableau, le maitre, inlassablement, trace des lignes, des courbes et des dessins liés. Les élèves répètent ces choses mystérieuses sans se soucier de Rosalie, de ses plans secrets, ses plans qu’elle dessine sur son cahier, des lettres à l’écriture et aux dessins charbonneux, de la fatigue et du courage qui abandonne certains soirs les yeux rouges de sa mère, de ces enveloppes qu’elle ne lui lira jamais vraiment telle que Rosalie le voudrait. Ces enveloppes qui restent cachées dans la boite à caramels, au dessus des étagères de la cuisine. C’est peut-être mieux ainsi. C’est peut-être mieux pour Capitaine Rosalie qui du haut de ses cinq ans et demi, dresse sa mission, une mission de la plus haute importance, celle qui mettra un terme au silence. 

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Il n’y a pas grand-chose à dire de plus que la beauté qui transparait de ce petit livre à la couverture illustrée par Isabelle Arsenault. La beauté et la poésie, la délicatesse qui s’écrivent dans chaque page, dans chaque ligne. Les mots de Timothée de Fombelle se caressent telle qu’on caresserait le soir venu, les cheveux longs et flamboyants de cette Capitaine de cinq ans et demi. Une capitaine qui dresse ses projets, ses plans, fourbit ses armes sans larmes, croit en ses victoires comme on croit en ses rêves et en la liberté.

On se love dans les mots rencontrés, dans ce qu’on lit et qu’on murmure à l’oreille qui se tend vers nous, l’innocence. On embrasse Rosalie comme on embrasserait ses enfants, cette tendresse qui le soir venu rêve de victoires et de conquêtes, d’un monde, d’une bulle. Le monde de l’enfance enfonce nos portes, se propage en douceur et poésie dans nos cœurs. Rosalie et son histoire nous bouleverse, serre inlassablement les mains pour nous tirer vers le haut, nous faire cheminer vers son destin malgré la guerre, les menaces et les revers rencontrés.
Doucement le crayonné d’Isabelle Arsenault (Louis parmi les spectres, Jane le renard et moi,  une berceuse en chiffons, l’oiseau de Colette…),accompagne l’histoire. Les gris côtoient le roux et dressent une poésie. Une rencontre s’opère entre l’histoire et le dessin. Le beau se lie à la tendresse et devient cet album précieux qu’on lit et relit, relie à ses correspondances mystérieuses entre les auteurs et nous lecteurs. Malgré la guerre et ce que laisse deviner le crayonné aux contours et couleurs charbonneuses, la guerre est un vaste mystère, un brouillard ou un matin enneigé qui ne laissent supposer  la peur, la mort qui rode et les terribles secrets liés.

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Il n’y a nul doute que ce petit album de Timothée de Fombelle et Isabelle Arsenault terminera dans les bibliothèques, sur les étagères à pépites, celles qu’on regarde avec tendresse et bonté, celle qui nous donne cette envie folle de poursuivre ces histoires, des histoires de toute beauté, délicates, tendres, recélant cette poésie que l’on prend le temps de lire, de relire et aimer.
Nul doute qu’il ne faut jamais oublier les guerres et les histoires liées, les secrets et les missions secrètes du monde de l’enfance. Nul ne doute qu’en chacun de nous réside cette part, cet enfant qui fait de nous ce personnage aux cheveux roux, Capitaine Rosalie. Une capitaine que l’on a juste envie d’aimer, de caresser et de voir grandir entre force, courage et tendresse.

Une parenthèse poétique de douceur. 
 

A lire chez Moka, Noukette. Découvrir les sites de Timothée de Fombelle et Isabelle Arsenault

  

Capitaine Rosalie
Timothée de Fombelle
Isabelle Arsenault
Gallimard Jeunesse

 

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