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« Chère Madeleine Allain

On m’a remis votre lettre ce matin comme je rentrais d’une courte tournée de reconnaissance du côté de Timghis.
Vous ne connaissez pas la saveur du goût de cendre de ces retours à un endroit où il n’y a rien pour vous attendre que des souvenirs, et des velléités d’oubli. Cette fois-ci, il y avait quand même vous qui m’attendiez, et avec vous la douceur contenue d’un élan qui m’a touché aux larmes. »

Légionnaire dans le régiment étranger de cavalerie en 1939, Ilo de Franceschi parcourt le désert marocain aux abords d’un conflit qui durera plus de 5 ans. Seul, désemparé, nostalgique d’une France et de sa littérature, de ses esprits qui nourrissent ses envies et besoins, il adresse un courrier à Alain, le philosophe, comme on peut adresser une ultime lettre à un inconnu lui demandant, telle une bouée, de lui procurer quelques lectures.
Des livres comme des phares dans cette partie du monde où tout est solitude et délaissement. Des livres comme un miracle qui lui redonnerait le goût de vivre loin de ce pays qu’il affectionne, de cet esprit littéraire qui le nourrit.

Sa lettre et on ne sait comment, arrive par inadvertance, chez Madeline Allain. Erreur de nom, erreur d’adresse. Nul ne sait le pourquoi.  Peut-être une simple homonymie.
Cette erreur va entrainer une réponse et une correspondance entre deux êtres, deux âmes solitaires qui vont échanger durant deux années, des lettres retraçant la lumière d’un pays, la philosophie des âmes, la richesse d’une amitié plus forte que celle de la terreur, des doutes et des peurs, de la solitude.
Des lettres qui conduisent à la beauté humaine, une présence pleine et réconfortante, une alchimie et écoute.
Des lettres d’une pureté et fraicheur, d’une sérénité qui apaise, élève, transporte et emporte vers une éternité, vers un réconfort dans des temps troubles, des temps de guerre qui éclate à chaque coin du monde, éclabousse les peuples et les paysages.
Des lettres qui dressent un mur infranchissable contre la montée des fascismes, des barbaries, emportant telle la neige, loin des versants noirs. 

« Il ne faut pas douter, petite Amie : il faut croire. Pas croire aux choses troubles que le monde façonne ; pas croire aux idées (fussent-elles les plus nobles) ; pas croire aux nations ou aux continents ; mais croire en la vie, qui est là, toujours quoi qu’il arrive, qui est réelle, qui est certaine, qui n’est pas une fiction ni une aventure de l’esprit, mais une réalité profonde et dense que nous pouvons envelopper, par laquelle nous pouvons nous laisser mesurer. »

Il y a comme une pureté à se plonger dans ce texte, comme une innocence qui reste en tête, fascine et éclabousse par la beauté et la plénitude qu’on y trouve. Il y a le respect, volonté de traverser et réconforter, d’être à l’écoute au-delà d’une simple présence. La beauté et la force des mots s’écrivent et font croire à l’humain,  à l’esprit et l’absolue force qui peut naitre entre des êtres.

« Et au milieu de cette vie, clairvoyants ou aveugles, sur les chemins de cette vie, il y a les hommes, qui sont aussi toujours là, et qu’il faut aimer. Pas l’ « humanité », cette abstraction sans visage et sans regard, trop facile à aimer, mais des millions et des millions d’individus, avec un regard propre et un visage propre, dont chacun est digne d’une parcelle d’amour : l’amour difficile qu’on porte aux êtres concrets, précis, auxquels on se heurte. »

Et puis il y a la beauté des lettres et lectures, des poètes énoncés, la volupté apaisante de ce qu’offrent les mots, la force que l’on en tire, cette présence rassurante d’être seul(e) mais accompagné(e), réconforté(e)par la présence de ceux qui écrivent, donnent, offrent, la poésie, la littérature, la philosophie, l’amitié.

« Cette amitié qui m’aide comme les dieux m’aident parfois : au fond de moi. Et c’est beau de recevoir un tel secours, de sentir en soi la comptabilité d’une telle dette. »

 

« Je voudrais qu’en ce jour mes souhaits les plus fervents, les plus fraternels vous rejoignent, pour se mêler discrètement à ceux des affections, plus proches, mais non plus vives, qui vous entourent.
Je pense à vous avec douceur. »

 

Ecrivez-moi, Madeleine
Ilo de Franceschi
L’aube