MILLY_VODOVIC_COUV

« Ce matin là, des dizaines de millions de coccinelles asiatiques se sont posées sur les routes. Les champs sont devenus vivants, ondulant au rythme des bestioles rougeâtres. En une minute, les insectes ont complètement recouvert les arbres de la ville, leurs branches semblables à de la chair à vif, saignant une sève mouchetée de noir. » 

Ce livre c’est le dédale de l’enfance disparaissant, ce temps où l’innocence était reine, et qui, un jour, a basculé au détour d’un champ, d’un sentier, d’une route mal tracée. Ce sont le soufre, la violence gangrénée qui s’infiltrent dans les pores et les cœurs, venant obscurcir les peines, damner les corps et les repères, emmener au bord du gouffre les âmes sages. Ce sont les hurlements qui ne crient que lorsque les silences ne sont plus suffisants, hurlent lorsque la vie cède la place à la mort, aux désillusions de l’homme, des hommes, des êtres que l’on appelle humains. C’est le lent cheminement des crépuscules lorsque la guerre survient, surgit, advient et fédère avec son armée destructrice, la bêtise, la rébellion, la soumission, la face noire des enfants qui un jour, face à leur visage devenu adulte, se rappellent cette innocence perdue, du diable qui s’est infiltré en eux, s’est emparé de leurs jeux et croyances pour en faire des actes de destructions massives et puériles, des mots qui tuent telles des balles de révolver. 

« Les mot se glissent à chaque fois de la même façon, entre les veines et les nerfs. Ils sillonnent les organes et s’infiltrent dans les fissures les plus intimes. Leur cruauté n’épargne aucune cellule. » 

Ce livre c’est l’étrangeté s’emparant de notre rationalité. C’est ce qu’on ne croit pas, ne comprend pas, prend toute la place, s’engouffre dans nos entrelacs sanguins invisibles. C’est la haine de l’autre, de soi, de ceux qu’on ne connait pas, de la différence propulsée comme étendard à la conquête de notre monde, de ce monde qui s’arrête au limite de nos frontières, de nos villes, de nos bourgs et cités, de nos campagnes et champs de blés. C’est l’invasion face à la haine, l’invasion de la haine, l’invasion d’un racisme qui ne cessera jamais.
C’est le sang qui coule et abreuve nos sillons, nos croyances, nos jérémiades. C’est l’injustice qui tape aux portes, aux velux, vient soulever nos paillassons, empiéter nos chemins où nos pas s’enfoncent.  

C’est la rage de mordre, de vivre, de comprendre, de ne pas se cramponner aux rêves mais d’en faire des projets immenses, de désenvouter ces drames familiaux dans lesquelles on baigne, le mystère, un mystère qui jamais ne se nomme mais fait grandir, ressurgir les bêtes, la bête, celle qui mange le cœur, les cœurs.

 « A quoi bon se comporter comme il faut, dehors, si à l’intérieur de soi, tout est sombre et asséché ? »

  

Milly Vodović est un langage, une source de poésie dingue et folle, une armée de coccinelles qui vient s’emparer de notre main, nous poussant à tourner les pages, à décrypter chaque mot comme pour mieux s’imprégner de toute cette poisse, cette poussière et haine qui parsème ce village,  cette ville moyenne du sud des Etats Unis, comme il pourrait en être dans d’autres lieux, d’autres endroits où des graines de folie et de haines auraient été semées.
Milly Vodović  est une émotion, un sentiment, une infiltration brûlante et décapante. C’est l’enfance qui fout le camp au détour d’un sentier qui sent le cramé, d’une rivière qui ruisselle d’une eau rouge sanguine. C’est la guerre qui pourrit les tranchées, les nôtres, nos gouffres. Celle que l’on ne nomme pas de peur de faire ressurgir la bête, la bêtise et la violence humaine. C’est une histoire de racines s’ouvrant sous nos pieds, nous emmenant à nous frotter aux ronces et aux épines, aux chemins où la lumière ne semble filtrer que par intervalles irréguliers. 

Mais bon sang, ce roman « jeunesse » est juste ce qui frotte le cœur, se pose dans le temps, s’agrippe à la richesse d’une langue envoutante, magnétique, captivante. Milly Vodović de Nastasia Rugani nous fout par terre, nous terrasse, nous embarque dans son monde qui sent la poussière, le racisme, la haine et la violence, la bêtise humaine et la fin de l’innocence.

Nastasia Rugani écrit comme elle décrit une beauté sauvage et primaire, bestiale. C’est incroyable, ce quelque chose que l’on ne comprend pas et qui nous aspire, nous chancelle, nous transperce, nous ensorcelle. C’est poétique mais d’une poésie enfantine, telle une fable ou une comptine, celle qui se raconte pour faire peur, pour provoquer les esprits. Ces fabulettes que l’on ose à peine chantonner le soir lorsque la nuit tombe et que la peur s’empare des corps, des esprits et des cœurs. C’est le courage qu’il faut aux oiseaux, aux bêtes, aux enfants pour traverser les âges, grandir, devenir.  

 

Un livre initiatique comme les chamans nous initient par leurs rites, nous prennent la main et nous font entrer dans leurs cercles, leurs transes, leurs danses, nous libèrent des peurs et terreurs en nous poussant à les côtoyer, nous les rendant visibles. C’est l’apprentissage de la liberté, du courage, de la résistance, de ce que les hommes peuvent être. C’est éblouissant, lumineux même dans les pires ténèbres. C’est le diable qui nous aspire et nous fait devenir hommes, femmes, mordre jusqu’au sang, pour offrir ce qu’il y a de plus beau en nous : la vie.

  

 « La douleur a besoin d’espace »
« Il faut faire l’effort d’accepter ce qui n’est pas logique pour soi »
« Comment font les gens pour porter tous ces gouffres en eux sans jamais devenir fou ? » 

 

Milly Vodović
Nastasia Rugani
Editions NeMo