Une année 2018 riche en lectures et en découvertes, en petites pépites et coups de cœur, coups de poing. Une année qui m’a remuée, sensibilisée, interpellée et juste pour cela … je me dis que la littérature est ce puissant vivier qui nous interroge, nous secoue et nous fait sortir de nos sentiers, de nos chemins bien balisés, nous heurte, secoue pour nous nous faire avancer. (Dans cette liste purement exhaustive manque le sublime roman de Gaëlle Josse - une folle impatience - pour lequel je n'ai jamais réussi à écrire un mot tellement Gaëlle m'a pris dans son écriture, dans la puissance et douceur, sensibilité de son écriture, tellement il y a chez elle ce quelque chose que je ne peux nommer et qui me procure tout ce que la littérature peut me donner : la beauté)

 

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Claudie Gallay 
La beauté des jours 

C’est l’histoire de cœurs qui battent, dans le désordre de la vie, dans les quiproquos et les espoirs, les illusions et les rêves. Des cœurs qui battent fort, très fort, qui n’arrêtent pas de pulser au rythme de leurs émotions incontrôlables, incontrôlées et sans prétention.  C’est l’histoire de ce que l’on casse, déracine, modifie, désire. Ces petits riens, des gouttes d’eau qui deviennent des ruisseaux, des torrents, des rivières, des larmes qui coulent au coin des yeux et qui éblouissent par leurs sincérités, leurs bienveillances, leurs forces et leurs amours. C’est l’histoire de miroirs que l’on accepte de passer, de comprendre et de modifier. Dans la beauté des jours existants.

« Le bonheur, ça se croise, et à cette pioche, tout le monde a sa chance. Ça se croise mais ce n’est pas donné, et si on n’en prend pas soin, ça s’en va ailleurs et on ne sait pas où, chez d’autres, qui ne l’ont pas encore eu, ou qui le méritent mieux. Après, il faut attendre que ça repasse. Parfois ça repasse. Et parfois pas. »

 

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Thomas Giraud
La ballade silencieuse de Jackson C. Franck

Lire Thomas Giraud c’est entendre la pudeur du silence, la mélodie des mots qui se glisse auprès de nous, la délicatesse d’une plume qui vole et se pose à vos côtés. C’est entrer dans un territoire où la langue se lie à vous, vous gourmande avec tendresse, résilience, élégance. Il y a du grand en lui, il y a une langue, une écriture, un certain envoutement à cheminer dans ces mots, à entrer dans son monde où le mot humanité et poésie prend tout son sens. Il y a la beauté de son écriture, cette façon si intense et indicible de peindre les âmes humaines, de nous amener à  entendre et regarder ces êtres libres, fragiles et pourtant si forts, si fougueux et aimant de la vie.

« Bien faire voulait dire pour lui Une brise fine, une légèreté appliquée, le contrôle sur à peu près tout. »

 

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Nicole Malinconi
Un grand amour

Nicole Malinconi a écrit un récit secouant, déstabilisant d’une grande beauté, une pudeur dans chaque mot écrit, posé comme un silence qui se déchire mais en douceur, sans rentrer en opposition, dans la lueur d’un matin frileux mais lumineux. C’est d’une beauté inouïe, d’une force, un écrin qui s’ouvre, délivre la vie, les mots qui n'ont jamais été avoués, dits. On en ressort oui bouleversé. Mais d’un bouleversement nécessaire, d’une grande tendresse, d’un grand amour.

« La vérité est une chose terrible, trop terrible quelquefois pour que nous puissions vivre avec elle.»

 

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Arnaud Dudek
Tant bien que mal

Je ne vous en dirai pas plus sur ce sublime roman d’Arnaud Dudek. Je ne vous en dirai pas plus car Arnaud m’a complètement chamboulée, retournée, ébouriffée avec une tendresse folle, une douceur incroyable dans une histoire dramatique, dure, terrible. Il m’a prise à contre-pieds. Là où je l’attendais dans son univers poétique, décalée, généreuse comme il sait le faire et m’emmener, il m’a foudroyée par la qualité de son histoire, de son écriture épurée, la dose parfaite entre ce qui inhumain, ce qui perfore nos ventres, nos âmes, et cette juste parcelle de tendresse, de ce qu’il est : généreux

« Certains silences sont des libellules enfermées dans des sous-sols immenses. »

 

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Fabienne Juhel
La femme murée

Fabienne Juhel a cette façon de concevoir des portraits, des personnages hors normes, de s’attacher à eux et de nous donner leur force, leur puissance, leur volonté, leur poésie, leur noblesse. On est happé, harponné, prit dans la passion de l’écriture et de l’histoire de cette femme qui a bel et bien existé. Un déraisonnement comme un souffle nécessaire, comme une folie poétique qui nous donne à vivre, à souffler, à ne pas se résigner, à croire que malgré les funestes tours que nous joue la vie, les tonnerres, les étoiles, les hirondelles restent pour nous éclairer, nous parler, nous souvenir de ceux que nous avons croisé. Une résistante.

« Tous les matins, c’est la même surprise. Se réveiller un jour neuf, sentir le sang affluer dans ses veines, faire craquer ses articulations, expérimenter le monde en sourdine, l’écouter frapper à la porte, démêler ensuite la lumière de l’ombre, reconnaître un à un les objets familiers, les incrustations d’objets dans le mortier, les fresques, le visage des siens en ronde-bosse, les lignes d’écritures sur le ciment ; deviner, derrière le volet, le frémissement des choses, la poussière bleu en suspension dans la lumière, l’œuf dont la coquille se lézarde sous le bec du poussin qui cherche à naître au monde.
Le miracle de la vie. Juste encore un peu engluée dans les cendres de la nuit et la rosée. »

 

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Raphaëlle Riol
Tanguy Colère a disparu

Un roman d’une force redoutable, aux parfums d’essences brulantes de fleurs vivaces, rares, sauvages, galvanisantes, d’une odeur de soufre qui n’est que le soufre nécessaire à l’explosion de la vie, des idées, de cet instant de survie qui est en nous, une insoumission à nos petites vies étriquées, rangées, ordonnées, paramétrées, iconisées. Un roman polyphonique comme un chant corse où la mélodie puissante se joint à la force des tessitures des différents intervenants. Un roman où se mêlent l’eau, le sel, la mer, la croisée des vies intrépides, des vies d’êtres qui ont « morflé », ne sont pas que des saints ou des bons à rien, des rêveurs. Un roman qui dérange parce qu’il fout un coup de pied dans notre ordre, nos cases.

« On vise par défi. Mal tomber n’est pas un drame. Tant qu’il y a du papier, l’échec n’est que provisoire. Personne ne s’est jamais manifesté dans ces moments où je froisse bruyamment l’absence pour rappeler à moi des endormis ou de fuyards. Je ne crois pas aux miracles mais je cultive l’ivresse des possibles. »

 

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Stéphanie Chaillou
Le bruit du monde

Un roman qui chamboule nos habitudes, nos cases bien ordonnées, nos vilains mensonges, nos pauvretés camouflées, ce quotidien avec qui on tente de s’accommoder. Un livre qui donne une claque comme une énergie, un réveil coucou nécessaire, un coffre qu’on ouvre et d’où on laisse échapper nos misères, nos pauvretés affectives, intellectuelles, de pacotilles ou réelles. Un roman comme une révolte que l’on s’autorise à croire, à faire, à lutter contre ces cases dans lesquelles on nous a parqué, uniformisé, dans lesquelles on ne se reconnait pas, on ne se reconnait plus, on lutte, on s’extirpe comme on s’extirpe du bourbier routinier d’une vie calquée dans laquelle on nous a assigné. 

Une écriture qui prend là où ça fait mal, appuie et nous laisse exsangue et à la fois nous fait penser que le bruit du monde est notre bruit à nous, celui que l’on désire donner. Saisissant et salutaire.

 « Marie-Hélène Coulanges, dite Marilène, est née le 18 juillet 1964 dans une famille pauvre. Ce n‘est pas noté sur sa carte d’identité. la carte d’identité de Marie-Hélène Coulanges s’en tient exclusivement aux informations administratives. Sur sa carte d’identité, Marilène n’est pas pauvre. Elle est seulement née le 18 juillet 1964 à Pouzauges. Elle peut tout devenir. »

 

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Joël Egloff
L’étourdissement

Comment lire un livre où rien ne brille, tout est noir au mieux est gris foncé, d’une violence humaine résiduelle, brutale, où dès les premières lignes, la force et la beauté des mots posés percutent nos habitudes, où rien ne nous prédestinait à cette lecture où au détour d’un point, d’une virgule, se peint une humanité, des hommes qui gardent leur humour, leur simplicité, cette humilité qui fait des hommes des êtres humains, une solidarité, une amitié bien plus forte que les coups de la vie reçus.

« Le jour où je m'en irai, ça me fera quand même quelque chose, je le sais bien. J'aurai les yeux mouillés, c'est sûr. Après tout, c'est ici que j'ai mes racines. J'ai pompé tous les métaux lourds, j'ai du mercure plein les veines, du plomb dans la cervelle. Je brille dans le noir, je pisse bleu, j'ai les poumons remplis comme des sacs d'aspirateur, et pourtant, je le sais bien que le jour où je m'en irai, je verserai une larme, c'est certain... »

 

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Alice Zeniter
Jusque dans nos bras

Un livre comme un manifeste, un livre comme un appel. Un appel à notre conscience, à cette prise que l’on croit posséder et qui n’en est rien. Nos idées, notre monde, nos politiques, nos pensées. Une claque, une érudition, une intelligence, un crochet, une vitalité qui nous insuffle à la fois un espoir, une croyance et ce tiraillement, cette forme de désespoir à la vision du monde, ce monde pour lequel on n’ose croire à une idée humaniste enfin révélée, comme ces mariages blancs qu’on arrange pour faire croire à notre belle conscience et nos révoltes bourgeoises qu’il est possible de contrer les politiques et autres volontés racistes. Nos guérillas.

« Il y a les gens qui se foutent de la politique et ceux qui ne partagent pas votre vision des choses, il y a les gens qui placent tant d’espoirs en la robe blanche, ceux qui peut-être aiment sincèrement un étranger et qui voient la suspicion peser sur eux à cause des faux couples comme Mad et moi, ceux qui ont peur de savoir qu’ils prennent part à quelque chose d’illégal, les amoureux de la vérité… »

 

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Loulou Robert
Sujet inconnu

Loulou Robert, c’est le monde contemporain dans sa nudité et violence, dans sa cruauté humaine et égoïste. C’est la vision d’un match de boxe qui n’en finit pas, d’un combat acharné pour survivre, vivre, aimer. C’est une pulsation qui ne se maitrise plus, un manque d’air qui arrive et qui délivre de la souffrance, la brutalité, qui nous pousse à l’urgence, à vivre, capter la moindre lumière et avancer.

« Je ne veux pas briller. Juste ressentir. Chercher la vérité. Je n’aurai pas de bonne note. Je me fous des fautes d’orthographe, de langue et du temps. Je n’étudie pas la langue mais les sentiments. »

 

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Mélanie Richoz
Le bus

En 135 pages, l’écriture de Mélanie Richoz se déploie avec douceur, bonté, nous percute et à la fois nous enveloppe de tendresse, de ce quelque chose que l’on ressent au fond de soi, comme un enfant que l’on porte et qui se développe, grandit. Il y a la beauté des femmes, des non-dits entre elles, des silences qui deviennent paroles, se disent dans la clarté d’une nouvelle journée, d’une nouvelle vie. Même si être femme n’est jamais chose aisée, facile. Si être femme demeure toujours une part de mystère que la vie donne, offre, que la mort reprend.

« On est fort pour ne s’en tenir qu’aux mots, toujours aux mots et rien qu’aux mots… Aux mots qui balisent l’émotion en intellectualisant les petits bonheurs comme les grosses déceptions. Rationaliser, polir. Barricader. Exagérer, déjouer. Mentir. Parler est inutile. »

 

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 Coline Pierré
Eloge  des fins heureuses

(lettre à Coline Pierré)

Votre petit livre jaune-carré jaune n’est pas qu’un éloge des fins heureuses et de l’écriture optimiste. Il est un réservoir inépuisable contre la morosité, la médiocrité, l’absence de pensées. Il est un courant contraire, une foi dans les rêves, la douceur, la bienveillance, l’insoumission, la différence, le plaisir, l’accompagnement, le devenir. Il est un élan vital vers le limpide, la construction, cette  cabane d’où vous faites trembler le monde, vous les auteurs, autrices, écrivains, écrivaines, illustratrices, artistes. Vous êtes notre réparatrice de jours moroses et gris, de jours sans sens et sans vie.

« Je veux écrire des livres qui donnent de l’espoir et de l’énergie, des livres qui sont des amis et des compagnons, des amours et des modèles, des livres qui donnent envie d’agir, d’être de meilleures personnes et de mettre sens dessus dessous le monde. Des livres lumineux et idéalistes.
Je ne sais pas si j’y parviendrais, mais je ne vais pas me censurer parce que l’échec est possible, parce que l’échec est probable. C’est mon ambition que de donner de l’ambition. »

 

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 Pascal Manoukian
Le paradoxe d’Anderson

Pascal Manoukian c’est la réalité, celle des déclassés, des invisibles, ceux qui crient et qu’on n’entend plus ou au mieux un murmure entre deux jingles pub ou manchettes d’édito d’une presse quotidienne régionale abonnée au faits divers. Ce sont les mains dans le cambouis qui le font écrire, les mains à l’odeur de brulés, d’huiles frelatées ou couvertes de sang, les mains calleuses, vivantes, d’une autre époque, d’un autre pays, d’une autre économie. Le lire, c’est prendre une leçon de géographie politique, d’économie mais surtout une grande leçon sur nos valeurs humanistes. Le lire c’est enfiler les bleus de travail, s’imprégner de la vie de ceux que l’on ne regarde plus ou que rarement de peur d’être éclaboussé par la misère, une pauvreté.

« C’est pour ça que l’on fait des enfants, pour les hisser sur ses épaules, le plus haut possible, les aider à atteindre ce que l’on n’a pas pu atteindre soi-même. […] Alors elle vit sur la pointe des pieds, toujours tendue, avec l’obsession de leur faire gagner quelques centimètres. »

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 Juliana Leveillé Trudel
Nirliit

Il faut oser se faire bousculer, entrer dans ce livre en abandonnant toute forme de lecture, d’habitude. Il faut oser prendre son envol, se brûler le ventre et le cœur, entendre la solitude,  se griffer aux libertés, se saouler à l’alcool fort et enivrant des espaces, se laisser happer par l’aridité glaciale de la toundra, entendre le bruit des glaciers qui craquent à la fonte des neiges, laissant apparaitre les corps de ceux qui ont péri, disparu durant l’hiver. 

« Le Nord est dur pour le cœur. Le Nord est un enfant balloté d'une famille d'accueil à une autre, le Nord ne veut pas être rejeté de nouveau, le Nord te fait la vie impossible jusqu'à ce que ton cœur n'en puisse plus et que tu le quittes avant d'exploser, et il pourra te dire voilà : je le savais, tu m'abandonnes. »

 

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Frédérique Germanaud
Journal pauvre

Journal pauvre est la richesse, la richesse qui orne chaque page, chaque recoin de l’âme. Un journal pauvre comme une lumière de ce qui nous éloigne des pas en trop, des pas de trop, de l’amas de ces nécessités non nécessaires ou vitales. Un journal pauvre comme l’ultime et précieux fragment de ce qui nous relie à l’essentiel, à la fragilité de ce que l’on est, à la découverte, et l’exploitation, comme l’écriture, seul rempart à ce qui fait de nous, nous donne, nous offre la vie. L’écriture et la vie, l’écriture est sa vie, d’une vérité délicate et absolue. D’une vérité qui ne se fait plus fantôme, invisible mais réelle, essentielle, belle. Et c’est cette délicatesse, cette beauté toute en fragilités et teintes qui en fait un livre, un texte, subliment et véridiquement beau, fort, sensible, tenace, magnifique, bouleversant.

«  L’écriture : une chance de devenir complète. L’écriture comme exercice de vie. »

 

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Tiffany Tavernier
Roissy

Tiffany Tavernier nous donne la matière, l’émotion, la pièce d’un puzzle que l’on n’arrive plus à lâcher. On lit le roman, on entre dans le ventre de l’ogre, on pousse les portes, s’engouffre dans les boyaux, tombe sur des culs de sac ou des toilettes qui deviennent l’espace de quelques instants des Eldorados. On rêve, on ment, on s’évite, on se travestit comme pour mieux échapper à ce qui nous fait peur, ceux qui nous font peur. Avec une extrême pudeur, une générosité à fleur de mots, une sensibilité aigue elle nous fait rencontrer une femme, sa peau, son âme. On devient elle, on erre nous aussi. On rencontre, on fuit, on aime, on craint.

« Quand on meurt pour de vrai, on hurle. »

 

 

Ma bib à Lire
Le petit carré jaune

 

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