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« Elle aimerait parfois saisir le temps, l’attraper comme elle attraperait un poisson, pour le tenir entre les mains, le soupeser, le malaxer, éprouver la matière, son épaisseur, comprendre un peu de quoi il est fait, ce temps qui nous obsède, qui régit nos vies. Oui elle aimerait, une fois au moins dans son existence, le dominer. Mais, en fin de compte, on en parle en permanence et il reste une abstraction, […] à se demander si le temps existe réellement, s’il n’est pas une invention de l’être humain, une invention de la pensée, la seule chose qui existe, c’est nous, nous dont le corps n’en finit pas de se modifier, de se transformer, comme une œuvre plastique vivante, unique, à l’évolution imprévisible, c’est ça la réalité, c’est notre corps en mouvement puis un beau jour notre corps immobile tandis que d’autres à côté continuent à s’agiter, la voilà la réalité, le reste n’existe pas, le reste n’est que foutaise. »

 

Il y a des livres dont je n’arrive pas à parler, à exprimer mes émotions de lecture, mes sentiments, mes pensées, sans livrer une grande part de mon intimité, sans délivrer un message impudiquement pudique, sans mettre mes mots sur les mots lus. Des mots comme un ouragan, une tempête, une puissante émotion, une montée tout en douceur, une mise à nue involontaire mais finalement juste, habitée. Comment parler de ces livres, comment parler de ce qui nous rend vivant, de ce qui fait que le texte lu est intimement mêlé à notre corps et âme ? Je ne sais pas. Je ne sais pas écrire sans y mettre un éloignement, sans y laisser de moi, d’émoi, comme une rencontre, un accouchement, une naissance, une conquête sur le monde, sur la vie, sur cet espace infini qu’est le temps, celui qui passe, qui est, qui reste, qui devient.  

« Est-ce que l’amour s’apprend ? » 

Comment raconter l’histoire de Hannah, de la disparition volontaire de sa fille, de l’abandon ressenti, de la mise à mort à petit feu. Une disparition jamais comprise, soupçonnée même, comme un rapt, un vol à ce rôle de mère, son identité, ce ventre qui a donné naissance, fait d’une fillette qu’il a fallu apprendre à aimer, une enfant qui lui ressemble, qui devient son enfant, la sienne, sa fille, ce petit être fusionnel sur qui rejaillit sa vie, son âme créatrice, fait d’elle ce qu’elle est ? Comment parler de cet état qui transforme la femme en  artiste, de son existence et de celle à qui elle a donné ? Comment parler de ce qui ne peut se dire, un deuil qui ne peut se faire, l’intime et  infime particule qui ne peut plus aimer une enfant qui ne le veut plus, qui a disparu, est partie ? Comment évoquer cette maternité comme un fil du temps qui passe, voit grandir Lorette, l’habiller, lui donner sa naissance, son corps, son âme ? Comment parler de ce qui irracontable, de la transmission, de ce qu’on transmet, de ce qu’on nous a donné ? Cet héritage, l’amour filial, L’amour maternel. La louve romaine. Le père roi, soldat héro. La perte. Comment parler du temps qui passe, du temps donné, du temps qui est ? Comment parler de ce qui se crée, de ce qui fait création ?

« Peut-être passons-nous notre temps à donner une image de nous à l’opposé de nos états intérieurs. […] ça commence dès l’enfance, dans ces moments de solitude où on se sent si triste mais où il nous paraît alors, à nous enfant, honteux de montrer cette tristesse, alors on la cache, aussi profondément que possible, oui on la piétine en soi, on ne veut pas apparaître monstrueux, on fait un immense effort pour sourire, jouer, pour répondre aux questions, et puis les jours passent et on devient de plus en plus expert dans l’art de la feinte, on grandit, on vieillit. » 

Comment parler de soi quand le monde bouge, ouvre ses frontières, fait bouger les lignes et visages, quand Berlin devient une référence à l’ouverture, à tous ces murs érigés un jour, et qui se brisent, se fissurent, s’ouvrent ? Comment parler du monde quand le monde tourne à une vitesse dont on ne comprend plus son temps, quand on ne se sent plus vivant, humain ? Où sont nos rêves, que sont-ils devenus, que sont devenus ces instants, nos créations, où tout était possible, où la vie était possible, où donner naissance était un don, une aventure, une envie ? Quand est-il de ce monde qui fuit, qui déshumanise ? Qu’en n’est-il de nos rêves et envies ? Une comédie humaine, une image, une réalité ?

 « On pense que les années vous rendront plus fort et on réalise un jour à quel point on est vulnérable. »

 

Laurence Tardieu a cette particularité d’une écriture lumineuse, tendre, intime et puissante, fragile et forte, douce. Elle décortique les méandres de nos existences, les fait plonger dans le bain tourbillonnant d’un temps qui n’existe plus mais nous façonne, nous rend mettre de notre intimité, de notre existence. Elle nous mène dans une confusion et la complexité de nos peines, de nos vies, nous irrigue par ces mots à comprendre la tournure des choses que nous ne comprenons pas tout le temps, nous fait voyager à travers une histoire  en quête d’une identité humaine et humaniste jusqu’à nous la rendre propre, dans cette part intime que l’on n’ose montrer. L’impudique pudique. La part de vérités et de fragilités que l’on camouffle afin de ne pas se laisser toucher par un séisme, une tempête, un effondrement, une brèche. Notre mur armure. La possibilité d'une vie. 

« C’est bizarre la vie… Un jour on se dit que c’est tellement beau, que ça procure un bonheur énorme, on a l’impression que notre cœur ne peut pas contenir tout ce bonheur, qu’il va éclater, et le lendemain, il suffit d’un rien, on se dit qu’on y arrivera jamais, qu’on est totalement désaccordé… » 

C’est terriblement beau parce que fort, parce que vivant, très vivant. Parce qu’en nous rejaillit les images d’un passé troublant, de ces traces que l’on croyait effacées dans les méandres de notre mémoire, de notre existence. C’est fort comme la lumière qui explose dans les nuits les plus sombres, nous  donne cette certitude, ce souffle qui renait soudain en nous, une réanimation, une renaissance qui peut paraitre violente mais qui finalement est d’une tendresse folle, un attachement doux, une fragilité certaine, une traversée vers la vie.
Les mots de Laurence Tardieu nous enveloppent, sublimant le temps, ce moment irréel où l’on se croit perdu(e) et qui nous tire vers le beau, le haut, au-delà des tristesses et mélancolies. C’est d’une douceur viscérale, une variation de nos sentiments, une promesse que l’on se fait pour les années qui nous restent à venir. Et maladroitement, comme une première fois, on se déshabille et on renait. On redevient vivant, souffle, création, artiste de sa vie. 

« La lumière change à chaque instant […]. C’est important d’aimer en ressentir chaque variation, même les plus sombres. Elles aussi font partie de la lumière. Se sentir vivant, jusqu’au bout se sentir vivant, voilà ce qu’il faut se promettre… »

 

Et relire L’écriture et la vie, Une vie à soi, La confusion des peines pour ne jamais oublier les promesses que l’on se fait, celles qui deviennent l’hymne de notre existence. Celles qui nous donnent naissance.

 

« Ce sont les vivants qui gardent en vie les morts. »

 


Nous aurons été vivants
Laurence Tardieu
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