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« Il en faudra des pluies grises, des crachins persévérants, des orages obstinés et des déluges minuscules pour que le fleuve déborde, sorte de son lit et emporte la violence des berges qui l'enserrent avec lui. [...] Les berges resteront des berges, les barges resteront des barges, et la suffisance restera la suffisance. [...] C'est pour ça que je préfère tenter de construire un radeau de miettes plutôt que de m'évertuer de mettre le feu à l'eau sombre. Il y a des ouvrages immenses comme ça qui se bâtissent avec des moins que rien à partir de pas grand chose. [...] Avec ce qu'il reste. En tenant compte de ce qu'il reste. » 

Le cours naturel des choses, le temps qui passe. Inexorablement. A la vitesse d’un cheval au galop. Sans temps mort mais avec ses morts innocents, ses injustices, sa désorganisation. Avec ses lumières aussi. Surtout. Souvent.
Le cours naturel des choses qui ne s’arrête jamais, continue tel un torrent à dévaler, devenir ruisseau, rivière, fleuve, mer, océan. Comme une bombe dans la main qui fait tic-tac, tic-tac, égrenant les minutes et secondes, offrant son paquet surprise sans savoir « quand tout pétera sous nos doigts ».
Le cours naturel des choses et ses lois, ses devises qui consistent au toujours plus, encore plus hors des rythmes, des émotions et des échanges. Hors de l’amour parce que le cours appelle à la relation, la chaine « alimentaire des sentiments ». Parce que sans la biologie des sentiments, le cours naturel est loin d’être naturel. Il en devient physique, cantique, mathématique, nurserie. 

Alors Face au cours naturel des choses, il reste la poésie. Les mots. Cette cuisine qui touche, qui malaxe les émotions, les sentiments, les triturent et les rend grands, petits, différents. Il y a la poésie, les poètes, braconniers, les révélateurs de vie, de la vie, qui replantent des arbres dans nos rêves, comblent nos nuits d’insomnies. Une forme de Dieu peut-être. Ce qui est certain c’est que ce Dieu ne cherche nullement de prophète car si Dieu existe « nous ne sommes plus que l’escargot qu’il écrase en allant se soulager dans le noir »
Qu’est ce le cours naturel des choses, qu’est-ce la vie lorsqu’elle s’égrène à un rythme où le monde sauvage n’est plus celui que l’on croit ? Qu’est-ce la vie lorsque rendu au pied du mur, le torrent se fait boue, droit de passage, conquête d’un autre rivage, d’une autre bondieuserie ? Tic-tac. Tic-tac. « L’homme a toujours des choses à conquérir ». Vient un moment où ce cours naturel des choses nous donne envie de se poser, de s’assoir sur la rive et de regarder le torrent s’agiter. Vient le moment où le temps nécessaire au temps nous ordonne la rébellion, le doute, les déchirements, la peau qui se craquèle sous le coup des émotions, des mues entreprises. 

« Dans ce moment où je grandis, comme l’insecte qui doit déchirer sa peau caparaçonnée pour avancer, dans ce grand flou où je bâti le brouillard de ma maison, de ma famille, et de ma vie, je suis l’hésitance qui bégaie, le crabe qui avance sur le côté, le sable qui s’enfuit sous les pieds. ».

Une autre façon d’offrir le cours naturel des choses à nos instants remplis de silences et de temps, comme si on prenait enfin la réelle connaissance de l’éternité, de l’infini, du moment tels des castors qui construisent brindilles après brindilles, boue après boue, le barrage qui ralenti le cours naturel du torrent. Des radeaux de miettes, des brindilles de pailles qui font ainsi que nos « berges resteront des berges, les barges resteront des barges, et la suffisance restera la suffisance ». Ce cours naturel du temps qui passe, le cours naturel des choses.
Alors à ce moment là la poésie éclate, devient le feu sacré, celui qui tient chaud. Elle se tient auprès de ceux qui sont assis sur les rives, les berges, le cul planté dans la terre, les mains tournées vers la lumière, trace, empreinte, éclat de rire semé au vent. Une résistance tendre. Une résistance au cours naturel des choses, une opposition à la vitesse du temps qui passe.

 « Peut-être que je manque d’ambition. Sûrement même. Mais l’ambition on sait bien ce que ça a donné. »

 

« Nous serons la buée des vitres. Les traces d’écureuil dans la neige. Les akènes semés au vent. Nous serons les notes perdues. Les éclats de rires du vide. Le chant des troglodytes. Les têtes d’allumettes dans le salpêtre. Le plancton phosphorescent. Nous serons infimes, merdeux ridicules. Les ruses du perdu d’avance. Le génie de l’insecte. L’infini du faible. Les traces de pieds dans la cendre. Ce sont les proies qui réinventent le monde, pas les chasseurs. »

 

« La gentillesse c’est le courage qui sourit. »


 

Lettre ouverte au cours naturel des choses
Thomas Vinau
Le Réalgar

 

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