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« Des nuages qui apparaissent à l’ouest, descendent vers les cimes. La chaleur, après avoir diminué pendant deux ou trois jours, a repris une belle force. Cet amour que Lynx a pour la forêt, ce besoin des arbres, de se couler dans leurs largeurs, lui évite de regarder au fond de lui-même, dans son étrangeté et dans ses manques. Il perçoit pourtant quelque qui craque et se dévisse. Des voix viennent s’introduire dedans son crâne, elles déferlent, font un bruit impossible. »

 

Lynx n’a jamais vu la lumière briller. Son enfance s’est résumée aux coups donnés par le père et la mère disparue trop tôt, on sait où, envolée. Une vie rude, âpre, sans amour ni tendresse, sans la moindre lueur d’espoir ou de beauté. Des cris en rafales, des ceintures et des cordes qui jonglent sur son corps. Un corps d’enfant. Un corps désarticulé, démembré, fait de bric et de broc, de solitudes et de confusions des sentiments, des émotions, d’une folie qui semble percée. Des cris dans un silence assourdissant, sans espoir.
Lynx, une pousse de travers, un arbre sans racine, un cœur sans battement ni amour. Un enfant qui devient homme, un homme possédant une âme qui ne sait pas aimer sans prendre, sans cogner. La colère comme bagage. Prendre dans la violence et l’amoncellement de la folie qui le gagne, est en lui, inculqué. Les coups et les poings. Le mal et la colère. Les cris et la rage. Un mauvais vin qui aurait tourné aigre, sans saveur ni rondeur, acide.
Lynx et cette maison qui ne lui laisse que le goût amer d’un père, le souvenir d’une mère criant derrière les murs de sa chambre d’enfant, disparaissant dans un rideau de fumée. Une maison comme des souvenirs noirs. Des pièces sans ouverture, ni fenêtre. Un batiment possédant une grange dans laquelle s’entassent des outils, ceux du père, ceux qui grattent, binent, cognent, laissent des marques de sang sur le sol et les corps. Une grange comme un lieu où la folie et la vie peuvent cohabiter dans une animalité primitive, sauvage.

Et le cri toujours.
Le cri encore.
Le cri comme pulsion de vie.
Le cri sourd.
Le cri bestial.

Et un corps.

Un corps retrouvé dans la forêt voisine. Le corps du père de Lynx. Un corps écrasé par un tronc. Une forêt comme un lieu sain, un lieu qui ressource, redonne la lumière et la matière, donne sentiments et émotions, chair et amour. La forêt où les corps s’éparpillent au pied de la mare, un étang où se prélassent les touristes et surtout Lilia. Lilia et son fils, sa chair, sa matrice, cet enfant qui a fait d’elle une mère, une louve. Lilia, la serveuse de la buvette où Lynx travaille l'été. Lilia qui fuit les coups et les poings. Lilia qui écrit dans son carnet. Ecrire. Ecrire. Ecrire. Ecrire comme une ligne de vie, comme un été où l’amour de la vie renait, revient, rend l’enfance et les rencontres possibles. Ecrire comme une quête impossible sur ce qui est, devient, résonne, donne, rend. 

« folie. Il faut se l’imaginer ce mot, se le mettre dans la tête. Le planter quelque part en soi.»

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Un roman où l’histoire rejoint celle déjà tant racontée de l’enfance qui surgit alors que le héro pensait l’avoir perdue, avoir perdu les rêves et l’amour, la tendresse et les sentiments. Une histoire où jaillit la lumière au milieu d’un noir épais, sombre, empli de rage et de colère, d’un univers où la violence règne dans chaque sinuosité de l’âme. La confusion des sens, l’empreinte de la folie sauvage et primaire, primitive, innée. La sensualité bestiale, animale qui s’éparpille dans un été suffocant, enflammé, au cœur de la tourmente et du brasier. Un été chaud, qu’on pourrait qualifier de meurtrier si le titre n’était pas déjà pris. 

Un roman où l’adrénaline se dépose sur la peau, la rudesse fait frissonner les cœurs, où au détour d’une phrase la beauté, la sensualité nous cueille, cisaille, rudoie nos émotions. On en vient à se questionner, à entrer dans un monde végétal, minéral, luxuriant, fou, incandescent, nécessaire, où les mots se reposent, fleurissent et s’exposent à la profondeur, l’expression des  émotions.

«Lynx ne sait pas comment on capte les histoires, comment on s'y prend avec la viande des mots ou comment on coupe à l'intérieur pour faire des poèmes. Comment ça fusionne, comment c'est rassemblé après dans le livre. Mais il peut bien imaginer que quelque chose tombe en obscurité comme quand il avance dans les branches, quand il se rapproche des bêtes qui soufflent. Il peut se l'imaginer et qu'ensuite quelque chose doit être accompli, qu'il faut frapper aux mot comme lui, Lynx il frappe aux troncs et qu'il faut venir tout près pour sentir dessous ce qui se passe.
Alors seulement on mérite sa place contre la nuit.
»

Un roman écrit dans la justesse de la vie, celle de la violence et de la folie. Un fil de rasoir, un pas de côté, un appel d’air. Les mots nous cueillent, les phrases nous transpercent par leur beauté, leur sensualité face à la vie, les corps et cette forêt, ce lieu où la sève est la matrice. L’écriture devient profondeur, repos, rempart, justesse, empreinte face à ce rythme, ce chaos et la violence quotidienne, cette folie que nous offre Claire Genoux. Une folie qui nous questionne par rapport à la complexité des émotions, des sentiments, des confusions et des solitudes humaines, de l'enfance endolorie.

Une vraie tornade, une claque, un langage poétique à la limite de la rudesse, des mots âpres écrits dans un souffle, une infinie tendresse et apprentissage. Et soudain au milieu de ce climat étouffant, de la chaleur moite où les jupes et les corps tourbillonnent, où tout est possible, l’écriture , la puissance des  mots et du silence, l'écriture comme la possibilité d’une île, d’une vie, du beau, de rêves, d’une lumière différente, de cette enfance qui ressurgie et qu'on apprend à aimer l'être qu'on est.

 

« La langue française lui arrive à travers la peau, par là il devine quelque chose du monde, de cette lumière et le soleil bouge déploie les océans. » 

« Le soleil du matin sèche la table devant le cerisier, on ne peut pas poser de mots sur ce qui au-dedans. Lilia oui elle essaie, il lui pousse une langue au bout de stylo plume. Elle retrouve ce qu’il faut dans le fond des armoires et sous les lits, le porte au jour avec un talent sûr. […] Elle écrit sur ça, sur la folie et la solitude. »

 

Lynx
Claire Genoux
Editions Corti

 

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