53145818_2179908495657108_6017648454740738048_n« Je suis  comme Vivian Maier, fascinée, obsédée par les visages. Par ce qui s’y lit, ce qui s’y dérobe. Approcher un parcours de vie, un chemin, une histoire. Approcher le grain de peau, le battement du cœur, du sang, le souffle, la sincérité d’une expression, le surgissement d’une émotion, suivre le tracé d’une ride, d’un frémissement des lèvres, d’un battement de paupières. Saisir les conflits intérieurs qui s‘y jouent, les passions qui y brûlent, les douleurs qui affleurent, entendre les mots qui ne seront pas dits. Accompagner quelques êtres qui courent vers leur destin et nous interrogent sur le nôtre. » 

D’elle on ne sait quasiment rien. Ou du moins pas grand-chose. Des détails, des personnages, un flou, une silhouette anonyme, un masque, une invisibilité, des silences, quelques films ou récits sauvegardés et des milliers de photographies retrouvées, un secret, un effacement, des pointillés. « Une force intérieure, brûlante, fiévreuse, que rien ne peut contraindre. »
De cette femme au regard caché, au corps effacé sous un manteau, des robes chemisiers, on sait juste qu’elle était photographe, ou du moins qu’elle photographiait derrière sa cape de nurse, de domestique, de fille au pair, de nounou comme il y avait beaucoup dans ce New York d’après guerre, ce New York des trente glorieuses. La puissante pomme. Celle qui attirait ceux qui ne possédait plus rien, ceux qui dormait sur les trottoirs ou derrières les stores baissés des magasins. Les démunis. Les émigrés de la vieille Europe. Ceux qui avaient l’espoir chevillé au corps de participer à la construction d’un pays nouveau, d’une vie nouvelle. Ceux qui fuyaient un pays qui ne voulait plus d’eux. 

Vivian.
Vivian Maier.
Une femme en contre-jour.

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Une femme qui n’ « était » rien. Comme effacée des vies, effacée de la vie, la sienne, effacée des champs et hors-champs qu’elle immortalisait lors de ces longues traversées dans un New York désenchanté. Une femme comme une photo qu’elle aurait prise : invisible. Des clichés perdus dans des cartons retrouvés au détour d’une vente aux enchères. Une silhouette, comme un élément du décor, une âme solitaire caché derrière un appareil Kodak ou un Rolleifleix, un jeu de miroir et des pauvres par milliers.  

« Où sont-ils, que sont-ils devenus, d’ailleurs tous ces clichés pris chaque jour pendant ces dizaines d’années, par milliers, par dizaines de milliers ? Elle n’en a pas vu beaucoup. Tout dort dans des boîtes, des cartons, des valises, au fond d’un garde-meuble  qu’elle ne peut plus payer depuis des années, dont elle a oublié l’adresse. Tout a-t-il été jeté, vendu ? C’est sans importance maintenant. C’est le passé ? Un temps d’avant dont quelques fragments épars surnagent peut-être dans l’océan enténébré d’une mémoire oscillante, fugitivement embrasés, par instants, comme sous le faisceau d’un phare à éclats. Ses doigts raides, engourdis, ne presseront plus jamais le déclencheur, ses yeux fatigués ne feront plus la mise au point, il ne chercheront plus le cadrage, la composition, l’éclairage, le sujet, le détail, l’instant parfait qu’il faut saisir avant qu’il ne disparaisse. » 

Des milliers de photos, clichés, planches, pellicules jamais développées qui marquent le mystère et l’empreinte, l’histoire de Vivian Maier, l’histoire d’une Amérique d’après guerre. Des clichés en noir et blanc immortalisant des regards perdus, une densité et une force des démunis, une vie terrible, tendre, insolite, des destins de presque rien, de pas grand-chose. Des visages comme une intuition, une réponse à des questions ou plutôt une question à des réponses. Des portraits, des autoportraits. Sans complaisance. Cadrés. Lumineux et sombres. Attentionnés. Présents. Comme si de ces images, leur vie dépendait.

Alors qui est cette femme ? Un mystère, un secret, une alcôve invisible, un silence, un effacement rétinien, identitaire, un jeu d’ombres et de lumières ? Un cadrage portrait, autoportrait ? Une folle ou schizophrène ? Une photographe de génie ? Une histoire que nul ne peut dire, tracer, comme une vague que la marée une fois achevée, laisse mourir au pied de la plage, cette même plage où Vivian Maier, elle même, a photographié des corps allongés, fatigués ? Comme une photo jamais développée et retrouvée au fond d’une boite, d’un tiroir, un jour, ce jour où il faut accepter de se séparer de ce qui était un secret.  

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De cette femme et ces photos je ne pourrais me lasser. Me lasser de ces regards vus, de ces regards qui se sont infiltrés en moi, en ont fait un chemin, une empreinte rétinienne et digitale, un regard, une façon de regarder le monde, mon monde, frontalement,  de m’approcher de ceux/ce qu’on ne regarde pas, plus, de ces zones d’ombres et de lumières qui parsèment l’histoire et ont font des champs et hors-champs, des cadrages et focales, des déclenchements, des émotions.  

« Quelque chose de fascinant et d’évident qui s’installe. La sensation, presque physique, d’entrer dans chacune de ses photos, tout entière, et non comme spectatrice passive, appréciant le sujet, le cadrage, la composition. Non davantage l’impression de me glisser à la place de l’objectif, de superposer mon regard à celui de la photographe en le reconnaissant comme mien avec une troublante similitude. » 

Je ne pourrais me lasser de tous ces clichés vus et revus, ces expos, ces images retrouvées, ces livres que je feuillette souvent sans pouvoir m’en lasser, ces sites que je compulse comme pour mieux m’imprégner de son travail, son regard, sa force et sensibilité, sa fragilité et son mystère. 

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Vivian Maier comme un modèle, une trace.
Gaëlle Josse comme des mots qui lui donne acte, vie, grâce, naissance, identité. 

De Vivian Maier, Gaëlle Josse nous retrace un destin, non pas une biographie mais un récit hommage, une mise en abime de ses portraits retrouvés au fond d’une boite. Elle écrit sur sa vie, lui donne relief et densité, complexité et complicité, nous ouvre les tiroirs qui gardent ce secret effacé. L’empathie de l’écriture devient amie, soutien,  aide au regard et à la création, aux reflets de la personnalité de Vivian. Comme dans ses photographies, Gaëlle ne cherche ni à plaire ou déplaire, elle trace, brode le vivant, déclenche l’histoire, donne naissance aux portraits. L’image nait et donne identités, présences, valeurs à celle qui était invisible, effacée, mystère. Elle recompose, et développe, réinvente et recompose, donne naissance à la silhouette qui marchait dans ce New York désabusé, délaissée. Elle crée celle qui a crée son destin, elle tire les photos et écrit sur celle qui n'était qu'effacement. Vivian Maier.

« Le travail de Vivian Maier me renvoie, de façon frontale, impérieuse, à ce que je poursuis en écrivant. Faire passer un peu de lumière dans l’opacité des êtres, dans leur mystère, leur fragilité, ans leurs errances, et dire ce qu’on entrevoit, ce qu’on devine, ce qui se dérobe. Assemblage unique, pour chacun, de chair et de rêves. Au détour d’une phrase, parfois, surgit de notre nudité. Qui va n nous faire face dans le miroir ? Quels anges déchus et quelles enfances oubliées ? » 

Deux femmes qui cheminent côte à côte à quelques années d’intervalles. Deux femmes qui ont ce même respect des ombres et des lumières, cet engagement d’une invisibilité mis en lumière, le constraste des regards, des silences qui sont des trésors et des puissances sonores, visuelles  délicates, sensibles. Deux femmes qui font de l’effacement une mise en avant, un jour comme un contre-jour, un champ dans le hors-champs. Des effacées magnifiques. Dans l’empathie et la juste mesure des mots, des notes. Dans la fragmentation d’une vie, d’un vécu, un éclat retrouvé, une poésie donnant vibration au texte,  sincérité à l’image. Gaëlle Josse comme densification au personnage de Vivian, à cette femme secrète devenue légende. Une émotion sensible comme peut l’être une pellicule. Donner corps, sincérité, tonalité à Vivian. 

« Peut-être qu’écrire, comme tout acte de création, n’est rien d’autre que marcher dans un tremblement de terre, le sol ouvert sous les pieds, d’avancer dans les décombres, dans le dévasté, dans le feu et le bruit. C’est convoquer la mémoire des morts, appeler sur nous des lambeaux de notre histoire et de l’histoire de tous les hommes. C’est tenter de faire de tout ce vacillement œuvre de lumière, de jouissance, œuvre de merveille, d’en faire quelque chose qui dise à chacun de nous, au plus près de la pulsation de son sang, dans ses veines, ce qui fut cette vie, ce que nous y avons poursuivi et ce qu’il est advenu de nos rêves.»

Regarder encore une fois cette photo floue, prise par un inconnu : une femme de dos, dans une rue, une silhouette invisible, voûtée, cassée, un long manteau, une jupe de travers, un chapeau.  

Percevoir l’écho. 

 

Une femme en contre-jour
Gaëlle Josse
Notabilia

 

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