" La patiente " Jean Philippe MEGNIN
" La souffrance ça fonctionne par étapes. Ce n'est pas un sentiment. Souffrir, c'est prendre conscience, petit à petit des différentes composantes de la douleur.
Le plus dur, après le précipice de l'instant fatidique, c'est de s'installer dans l'après. Intégrer l'idée que désormais on ne pourra plus jamais parler au présent ; qu'il y a eu un avant, irrémédiablement clos. Que maintenant, c'est l'après »
Ce roman est un mystère sur l'autre avec lequel on vit, celui que l'on côtoie au quotidien, son histoire, ses zones d'ombres, ses secrets ?
Tout commence dans un cabinet de gynécologie parisien. Décoration élégante, originale et rassurante. Un cadre qui incite les femmes à venir consulter un professionnel, à confier la part intime de leur corps et d'histoires personnelles.
Camille D., femme de 32 ans, élégante, à l'aise avec son corps comme avec la vie, regard lumineux, troublante, sans aucune émotion particulière. Il émane d'elle une étrangeté, ce quelque chose d'indéfinissable et mystérieux. Nouvelle patiente, elle vient pour confirmer une éventuelle grossesse, une maternité future. "Malgré moi sa seule présence a tout de suite éveillé chez moi une sensation obscure, un sentiment d'insécurité diffus mais non palpable, comme une brume matinale".
Une femme qui au cours de la consultation pose une question, LA question qui va déstabiliser toute la vie de Vincent " Gynécologue, c'est un choix professionnel un peu étrange pour un homosexuel non ? ". Camille connaît tout de la vie du praticien, sa vie intime, privée... Vincent ne sait rien d'elle. Elle mène le jeu, abat ses cartes les unes après les autres. Elle ne se livre pas, ne dit rien. Et puis une photo sur son bureau et un doigt pointé dessus : "C'est David qui me l'a dit."
Le triangle amoureux dévastateur. Dès le premier chapitre nous savons que le mystère plane sur cette histoire. On le sait comme le sait Vincent. On devine les silences, les non-dits, ceux qui détruisent, les mots qui peuvent tuer encore plus.
" Nous vivions notre histoire commune dans une indépendance scrupuleuse. Pas question de voir se créer entre nous la moindre contrainte, pas question de courir le risque que l'un devienne pour l'autre un poids ou un obstacle à quoi que ce fût. Quand je dis "pas question", c'est surtout de lui que le parle, plus que de moi.
Moi...
Mais lui savait, sans en avoir l'air, construire des défenses aussi infranchissables que des murs de pierre."
La patiente est une oeuvre magistrale. Un début linéaire, une mise en bouche, un cadre posé. Jean Philippe MEGNIN nous installe dans son univers. Superbement et avec une écriture, un tempo, une mélodie élégante. C'est ciselé, pur, construit, cadré, troublant. Un jeu de funambule, l'équilibre précaire d'une union, la découverte, la force de l'autre, la force avec l'autre. Mais que connaît-on réellement de l'autre ? Qui est-il ? Le fil se casse. La perte des repères, la crainte, les peurs, les mensonges, les secrets cachés, terribles, l'amour impossible et pourtant viscéral, le déni...
Comme Camille, Jean Philippe MEGNIN a les cartes en main. Il abat ses mots un par un comme d'autres abattent les cartes. Il mène la partie, ne dévoile rien. Un jeu troublant, une montée en puissance. Autant le début, j'ai découvert et lu d'une manière contrôlée, je notais les phrases, quelques notes, autant la deuxième partie, je ne maîtrisais plus ma lecture. Je tournais les pages, avais à peine le temps de déposer les post-it. Avide de connaître la suite, avide de connaître l'histoire de Camille, David, Vincent, leur secret, savoir. Se faire mal. Et comprendre qu'il le faudra vivre avec.
"Fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve... Ça existe vous savez ? Provoquer soi-même la douleur plutôt que la subir."
Je dois cette lecture à Lydie ZANNINI de la libraire du Théâtre de Bourg en Bresse. Lydie MERCI ! Je comprends ton engouement.
