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 "On ne lui avait jamais expliqué, à Michèle, que la vie ce serait ça et qu'elle s'y résoudrait. Mais les terreurs de sa grand mère ne l'ont pas protégée de rien. Des cadavres dans les rues, sur les places des villages, qu'il ne faut pas regarder, disait-elle. Mais elle, Michèle, elle ne peut fermer les yeux ; ça ne sert à rien. Les images s'insinuent. Elle regarde elle affronte, et quoi qu'elle prétende du déroulement de ses journées, ses nuits sont des enfers".

 

Imaginez les montagnes des Vosges, des vignes à perte de vue, des vallons, des ballons, un paysage étouffant une ligne de chemin de fer où les trains passent à grande vitesse et font trembler les murs et planchers de la maison. Imaginez une famille, quatre personnes réunies le temps d'une photographie. " Emilie a 7 ans, Jacques 9. Le bras de Jean-Marie est passé autour des épaules de Michèle, les doigts de sa main détonnent sur le chemisier de l'épouse."... Photo d'une famille unie. Un cliché enfouie dans les souvenirs de Michèle qui ne lui rappelle rien, rien d'autre qu'une image qui a existé. L'image d'une mère, de ses deux enfants et d'un homme.

L'image d'une femme, d'une mère qui se cherche, se recherche, lutte pour ne pas tomber dans une folie héréditaire, la langueur de vivre, la lassitude, la dépression. Elle se raccroche à des gestes quotidiens : faire un chocolat chaud, épousseter les cadres photos, nettoyer la maison. Aucun cri, aucune vie... Elle étouffe, vacille, elle fragilise ces bases et s'enfonce inexorablement. "Michèle ne changera plus. Elle se contente de touiller dans sa poêle la mixture à base de pommes de terre. Lorsqu'elle la fixe trop longtemps, elle en oublie l'odeur. Sa vue se brouille. Des formes floues apparaissent où se mélangent les bords sombres du récipient et la pâleur des aliments, l'émanation des aulx. Elle frotte ses yeux avec la manche gauche de la chemise, des poussières la contrarient, l'obligent à s'interrompre. Toute une irritation suppure, qui pourrait exploser, qui n'explosera pas."

Michèle n'aime plus. Ni Jacques  son fils aîné de 19 ans, elle ne supporte plus de le voir avec ses manies, son visage  repoussant, laid, pas de caresse, ni baisers... Ni Jean-Marie, son mari, qui ne lui parle que d'une chose l'adoption d'un autre enfant. Quoi faire ? Pourquoi ? Pour qui ? Elle s'y refuse. Ne lui reste qu'Emilie, 17 ans, sa fille qui ne rêve que d'une chose, s'envoler de ce foyer oppressant.

Emilie qui un soir ne rentre pas... Emilie qui un soir fait une mauvaise rencontre sur un chemin forestier. Une mauvaise chute. " Elle se relève, elle est pâle, elle a peur. Elle s'enfuit, elle court très lentement vers la forêt, en boitant comme au ralenti. Alors il la poursuit. Alors il la poursuit, bien sûr ! Il va la rattrapper, il a tout le temps. Il connait la suite. C'est écrit. Il n'y a pas à lutter." Une mauvaise rencontre dont elle ne reviendra jamais. Emilie est tuée, assassinée violemment... et Michèle restera là sur ce canapé à se dire que cela devait arriver. Sa grande mère lui avait dit qu'il ne fallait pas jouer avec la folie familiale, la dépression héréditaire. "Madame, il va vous falloir du courage."

 

Pour survivre et aimer encore, Michèle et Jean-Marie décident d'adopter le petit Gabriel. Gabriel, l'enfant rédempteur, l'ange, la planche de salut, la paix. Gabriel qui entre dans la vie de la famille, se fait sa place au côté d'un père qui pleure sa fille, grandit à proximité d'un frère qui le jalouse d'être là, "C'est monstrueux d'adopter un enfant alors que ma soeur est morte. Monstrueux." , et dans les bras de Michèle, une mère qui ne vit que pour lui, par lui. Une mère qui lui donne le courage de vivre, la bonté, la douceur, l'amour. Tout ce qu'elle n'a pas fait pour ces autres enfants, mère au coeur asséché qu'elle était, les non faits et les non dits... "Elle s'est servie de ses sourires pour calmer le vide d'Emilie. Elle leur a  retiré toute chance de pardon, aux assassins de sa fille. C'est peut-être ça, sa vengeance..."Mais que connaît Gabriel de sa vie ?

 

Ce roman est un petit bijou d'une noirceur psychologique absolue. Il est d'une fluidité oppressante, un fil de vie. J'ai fermé ce roman en me disant "ouach, là, Arnaud FRIEDMANN a fait fort". Il m'a littéralement embarqué dans son histoire : impossible de refermer son roman. Et pourtant.. mais non !

Tout en lenteur, dans la grâce des gestes répétés, dans les redondances de la vie et des mots, dans les fêlures et les cassures de rythmes, dans les tournures et le rythme des phrases, dans la psychologie des personnages... Arnaud FRIEDMANN a su mettre les mots sur le poids de l'hérédité familiale, la folie, l'amour d'une mère, la filiation et sa lourdeur, sur les fragilités psychologies et psychiques, les coups du sort. C'est un roman où on en sort avec les tripes en lambeaux, le coeur en mille morceaux. Dès le début nous devinons la trame, nous savons que l'hérédité sera la plus forte. Il ne peut en être autrement. Et pourtant jusqu'à la dernière ligne, dans un dernier cri, un dernier virage...

 

C'est un roman émouvant qui aurait pu être un fait divers sordide, invraissemblable mais tellement vrai. Je ne connaissais pas la plume de Arnaud FRIEDMANN. Eh bien c'est chose faite : elle est d'une fluidité, imagée, terrible, remarquable et met en lumière les zones d'ombres d'êtres fragiles, sensibles, à la limite de l'explosion, où les clichés sur la famille unie et aimante ne sont q'un leurre, où l'amour maternel est superbement écrit, narré mais ne résistera pas à l'hérédité... 

 

Merci Cathy pour m'avoir fait découvrir Arnaud FREIDMANN... Merci ce fut une belle découverte et un sacré beau partage. Un vrai vent force 10 venu de mon Alsace - Lorraine natale. Comme tu le dis si bien : " vous n’allez pas vous ennuyer une seule seconde, ne pourrez plus reposer ce livre et vous serez surpris par la force de ce texte remarquable." Je ne dis pas mieux !

 

Et juste un dernier passage.... 

- Mets ta main sur le gouvernail. Pose tres pieds sur les pédales. Voilà. Maintenant, ferme les yeux. On est seuls, tu entends ? Commence à pédaler, doucement. Imagine la mer autour de nous, le bruit des vagues, les poissons sous nos pieds. Garde bien les yeux fermés. Imagine les dauphins, l'Italie qui s'éloigne, le bleu autour de nous. Les taches blanches des méduses. Il ne faut pas plonger, pédaler, toujours pédaler doucement. Tu vois comme on avance ? Comme on approche de l'autre rive ? Personne ne peut nous arrêter.... [...]

- Raconte encore , maman.

Elle raconte, elle garde les yeux ouverts, cette fois. Elle les laisse sur son fils, l'ange affleure en lui. Elle n'a jamais connu d'instant aussi parfait. "