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« Ce soir là encore, il n’est pas venu manger. Enhardie par notre promenade, je lui ai apporté un plateau moins pimenté que pour les autres pensionnaires.
Voutée sur le bord du lit, sa silhouette se découpait à contre-jour sur la paroi de papier, collant ma joue contre l’embrasure, j’ai vu sa main courir sur une feuille. Il l’avait posée sur un carton, sur ses genoux. Entre ses doigts, le crayon cherchait son chemin, avançait, reculait, hésitait, reprenait son investigation. La mine n’avait pas encore touché le papier. Lorsque Kerrand a commencé à dessiner son trait était irrégulier. Il reprenait ses lignes plusieurs fois, comme pour les effacer, les corriger, mais chaque pression les gravait. Le sujet, méconnaissable. Un branchage, un tas de ferraille peut-être. Un œil noir sous une chevelure bouillonne. Le crayon a poursuivi sa route jusqu’à ce qu’apparaisse une figure féminine. Des yeux un peu trop grands, une bouche minuscule. Elle était belle, il aurait dû s’arrêter là. »  

Je vous le dis tout de suite : coup de cœur absolu pour cette longue poésie, cet « hiver à Sokcho » d’Elisa Shua Dusapin. Et comme pour tout coup de cœur, je me demande comment vais-je pouvoir vous en parler ? Je ne sais vraiment pas. Vous dire qu’il y a des romans qui vous cueillent, vous incitent aux silences, à la rêverie, à croire aux longues promenades méditatives, à maintenir le trait de sa vie comme on trace à l’encre noire, d’un fin mouvement, la trace d’un pinceau sur le blanc de la feuille, à croire aux fines frontières que la vie nous dessine. Somptueux oui, magnifique.  

J’aimerai vous raconter l’histoire, l’histoire d’une rencontre, l’histoire de ce qui nous sépare et qui  nous rapproche tant. J’aimerai vous chuchoter à l’oreille, délicatement la beauté de ces lignes lues, la délicatesse inouïe de l’encre de chine qui infuse le papier, la trace du pinceau qui trace le trait, enveloppe la feuille comme on enveloppe d’un regard ce que l’on sent, ressent, observe, aime. J’aimerai vous dire l’émotion ressentie, les sens mis en papilles, en émois à la lecture des plats préparés. J’aimerai vous conter tout ce qu’Elisa Shua Dusapin a provoqué de tendresse, d’espace, de profonde générosité. 

J’aimerai oui mais est ce cela que vous attendez ? Certains romans sont comme un lien qui se tisse, un fil qui se tend, une frontière qui se découvre entre l’auteur et son lecteur. 

« Suintant l’hiver et le poisson, Sokcho attendait. Sokcho ne faisait qu’attendre. Les touristes, les bateaux, les hommes et le retour du printemps. »

 

Je pourrai oui, vous raconter l’histoire de ce long hiver où il ne se passe rien dans cette ville à la frontière des deux Corées, où la solitude est la principale compagne. Je pourrai vous décrire les cheminements, les traits, la pureté des êtres et des longues balades méditatives, les conflits générationnels, l’avenir d’une société qui s’occidentalise, des frontières qui existent entre les êtres, les âmes, les pays, les générations.
Je pourrai vous décrire les odeurs qui amènent à vouloir offrir un simple plat d’épices, de poissons, à cuisiner en ayant conscience de chaque vertu des mets et ingrédients offerts. Je pourrai vous parler des traits, dessins, du vol des oiseaux, de la recherche du visage, la quête absolue de ce que l’on ne peut offrir.

« Ce qui sculpte une image, c’est la lumière.
En y regardant bien, je me suis rendue compte qu’au lieu de l’encre, je ne voyais que l’espace blanc entre deux traits, l’espace de la lumière absorbée par le papier, et la neige éclatait, réelle presque. » 

Mais il y a des parois qui sont comme les feuilles de papier, des paravents de soie qui ne sont qu’ombres et beautés, jeux de lumières et secrets. Il y a l’alchimie de l’encre qui rejoint la feuille, la magie du silence, la quête de l’harmonie, le temps qui s’écoule lentement et les liens qui se tissent sur les fils mélancoliques d’un hiver à Sokcho, ville balnéaire coréenne où l’hiver n’est qu’une longue plage froide, gelée où les êtres se découvrent, partagent, se rencontrent et dessinent d’autres frontières invisibles en équilibre sur les sentiments et les émotions.  

Certains romans sont comme des fleurs de lotus, ils s’ouvrent en silence, se lisent sans bruit et se referment avec la joie d’avoir lu quelque chose qui nous porte, nous transporte, nous harmonise. Ils nous dépouillent de tous artifices, nous déshabillent pour ne laisser que l’essentiel, l’essence même de la lecture, l’émotion ressentie,  l’indispensable souffle des mots, le raffinement suprême de la phrase. Fragile et pudique hiver. Somptueuse et magnifique écriture. C’est beau, touchant, gracile, émouvant, fragile et d’une sensibilité folle. Une estampe, le visage d’une femme qui se dessine comme souffle le vent en plein hiver. 
 

 « Les plages ici attendent la fin d’une guerre qui dure depuis tellement longtemps qu’on finit par croire qu’elle n’est plus là, alors on construits des hôtels, on met des guirlandes mais tout est faux, c’est comme une corde qui s’effile entre deux falaises, on y marche en funambules sans jamais savoir quand elle se brisera, on vit dans un entre-deux, et cet hiver qui n’en finit pas ! » 

« De l’autre côté du mur, la main était lente. Pavane de feuilles mortes dans le vent. Nulle violence dans ce bruit. De la tristesse. De la mélancolie plutôt. La femme devait se lover au creux de sa pomme, s’enrouler autour de ses doigts, lécher le papier. »

 

Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée par l’Insatiable Charlotte et des 68 premières fois, éditions 2016. (Avec entre les oreilles « my favorite thing » reprise subliment par Youn Sun Nah)

 

 

Hiver à Sockcho
Elisa Shua Dusapin

Zoé

 

68 PREMIERES FOIS EDITION 2016