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« Il aimerait pouvoir répondre à l’abbé ce qu’il pense du désir, de l’existence, de la neige, ou même du cognassier qui lui ouvre ses bras, mais il n’a pas les mots. Personne ne les lui a offerts. On l’a placé, à l’âge de quatorze ans, dans un atelier, debout devant une barre de fer, un établi et un étau. Et s’il s’est mis tout seul face à un dictionnaire, c’est pour tenter de s’ouvrir les portes du savoir. Il échouera. Jusqu’à sa mort il le dira et le martèlera : qu’il parvint, certes à réussir dans sa vie des choses plutôt conséquentes qu’on nommera jolies mais que hélas, il ne fit au bout du compte, que passer à côté de l’essentiel. » 

Comment vous narrer ce livre alors que tout se joue dans son écriture, se lit entre les mots écrits et ce réceptacle que l’on nomme le cœur. Ce cœur qui reçoit les coups comme il les distribue, les offre dans la générosité filiale entre un fils et son père, un hommage à un homme qui représentait une figure de Dieu, un Dieu du ring, un Dieu de scène, un Dieu vivant.
Comment vous parler de ce roman sans en entendre les bruits, les sens cachés, l’amour qui se délie, se relie, se contorsionne sous les coups martelés de la vie, des coups de marteaux sur l’enclume, des dépôts ferroviaires qui partent en fumée, cette camaraderie que l’on entendait comme on entendait la fraternité chanter, la chorale des poumons endurcis, s’amplifier et aimer.
Comment vous parler de ce livre quand le cœur ne suffit plus et que les mains se mêlent entre elle pour aider à respirer, à donner encore, offrir l’amour comme on offre un dernier verre au condamné. 

« C’est un artiste, mon père, il est né comme ça et il n’y est pour rien : sensible, créateur, naïf, orgueilleux, entêté, innocent, fragile et responsable. » 

Dieu qu’il est beau, ce roman. Dieu qu’il est beau ce dernier fils de Dieu, ce Dieu aux gants de boxe et au cœur remplit d’humanité. Dieu qu’il est beau cet amateur du ring et du théâtre, cet être au pagne de papier maché qui vit et donne tout dans ce qu’il est, sa chair, son cœur, ses tripes, son amour, son armure de fragilité. Dieu qu’il est beau et vivant de l’entendre, le voir suer, devenir cet être qui le sanctifiera à jamais aux yeux de son fils, aux yeux de celui qui devient cet homme écrivain, cet homme d'encres. Dieu qu’il est fort comme un boxeur au cœur bien plus grand que tous les Dieux vivants et morts.
Ce père, ce héros. Ce père, ce Dieu qui boxait en amateur sur les planches d’une scène paroissiale, d’un théâtre populaire de curé et d’abbé, d’un dépôt ferroviaire où bouillonnait la vapeur et le charbon des locos qui crachaient leurs fumées grisâtres et illuminaient de leur poitrail d’acier, les nuits noires. Ce père ce héros, un Dieu fait homme, un Dieu de chair et de sang, de pleurs, de fragilité et de force, de volonté, d’humanité et fraternité, complicité et fraternité. Ce père ce héros aux pieds d’argiles. 

« Car c’était lui, mon père, qui fut tout à la fois mon premier homme, ma première parole, ma première étincelle et ma première aurore. » 

Dieu qu’il est beau de lire ces phrases, de se délecter des mots, de s’aventurer sur ces paragraphes et chapitre sans jamais y trouver une once de rejet. L'amour d'un fils pour son père. Avec les regrets, les silences et cette luminosité, cet humour qui jaillit comme jaillit le plus beau, le plus fort, le plus doux.
Il y a toute la beauté rendue pour cet homme, ce père, les difficultés d’une vie précaire, d’une vie faite d’acier, de charbon, de sueurs, de bruits, de coups et d’uppercuts mais aussi et surtout de cette richesse intime qui nous manque tant aujourd’hui, cet esprit de corps et de valeurs humaines, de cette fraternité qui lie et relie les hommes entre eux, en font des troupes, des passions, des valeurs et courages, des amitiés splendides et flamboyantes.
Dieu qu’il est beau cet homme amateur de boxe qui joue sur des planches de papier. Dieu qu’il est beau ce forgeron, cheminot, boxeur qui décide de jouer « La passion du Notre Seigneur Jésus Christ » sur une scène d'un théâtre paroissial pour y consacrer l’amitié et la beauté humaine.  

« Il aimerait demeurer ainsi jusqu’à la fin des jours dans le grand silence de la lessive qui sèche, s’épargner la pesanteur des ans et la lourdeur des autres, et cesser de subir ce monde qui lui paraît déjà beaucoup plus dangereux, plus sombre et plus pesant qu’une forêt d’enclume. »

Dieu qu’il est beau de lire sous la plume de celui qui fut son fils, de ce fils du feu qu’est Guy Boley, de tels mots, de tels sentiments où l’émotion n’est jamais laissée de côté, l’amour révélé, le rire, le sourire à portée de main, la farce d’un fils pour son père, la main dans la sienne. Un coup de poing comme un coup de main, un acte d’amour, une passion du fils pour un père.  

« On ne choisit pas son enfance, on s’acclimate aux pièces du puzzle, on bricole son destin avec les outils qu’on a sous la main » 

« Le mot est toujours là, posé dans une colonne à même le papier entre amouillante et amouracher, sur une page où sont dessinés un amphioxus, un amphithéâtre et une amphore qu’il ne remarque pas, absorbé qu’il est par la seule contemplation de ce terme dont il découvre combien jusqu’à présent, il en avait sous-estimé l’importance : amour. Amour des hommes, de Dieu : amour de la boxe, de l’opérette et du théâtre ; amour des mots, des lettres. Amour, aussi, du père absent et de la mère morte qui aura tant trimé pour l’élever seule et qu’il ait un métier. Amour. Il l’épelle mentalement, s’étonne de la maigreur : trois voyelles, et deux consommes, ça ne pèse pas lourd pour les dégâts que ça fait. » 

Un père… Ce père, ce héros. Ce Dieu qui boxait en amateur et qui lui a tout donné. Ce père ce héros. Quand Dieu boxait en amateur de Guy Boley.

« Mais ça finit par grandir, les gamins, et par lâcher du lest. Ça ne croit plus au Père Noël, à la Petite Souris, aux tours de passe-passe dont la vie les a oints pour leur faire passer la pilule du néant. » 

 

Quand Dieu boxait en amateur de Guy Boleyfait parti de la sélectiondes 68 premières fois, éditions 2018. A retrouver sur le site, toutes les chroniques des éditions passées, en cours ainsi que les diverses opérations menées.

 

 

Quand Dieu boxait en amateur
Guy Boley
Grasset

 

quand dieu boxait en amateur