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Voilà il est 08h00 du matin. T’es réveillée depuis un bout de temps parce que toi et les horaires décalés, ça fait deux dans les heures de sommeil perturbées.
Ce matin, à l’aube, alors que tout le monde (ou quasi-presque) dort encore, tu as chopé ce petit livre qui traine depuis le mois de septembre sur ton étagère bancale. Tu sais celle qui ressemble plus à une tour de Pise qu’à une simple planche de bois installée entre deux montants.
Donc tu as chopé ce livre (revenons en aux faits, rien qu’aux faits). Couverture grise, type canson, grammage un peu épais. Un titre : « Lettre ouverte à un vieux crétin incapable d’écraser une limace », typo courrier pas de nom d’auteur…

Anonyme. Soit !


Ca tombe bien, aujourd’hui tu es prête à tenir tête, tu te sens d’une humeur à soulever des Everest ou du moins peut être tout simplement la côte qui te mène de chez toi à l’arrêt du tramway (ça tombe bien elle est descendante, tu auras moins mal à ton dos comme ça). 

Alors oui tu ouvres cette lettre.  

Mais avant tu te rappelles comment elle t’est arrivée entre tes mains. Une jolie rencontre dans un salon où pour avancer il fallait jouer des coudes, marcher un peu sur les pieds, tendre bien fort l’oreille pour entendre les propos de tel ou tel écrivain, tel ou tel ami. Tout ce que tu aimes en somme ! Tu t’es d’ailleurs demandée pourquoi tu étais venue à ce salon pour la deuxième fois de ta vie. La première fois déjà tu lui avais trouvé un goût de parisianisme rentrée littéraire un peu trop bourgeois du 7eme pour toi. Tu t’étais dite « mouais hein, c’est pas pour toi ça… Toi t’es plutôt Envolée ou Merlieux que place et grands barnums ». Mais bon les copines, les potes écrivains, ceux qui te serrent le cœur, te font dresser les poils sur les mains et les avants bras étaient là. Tu as donc pris un billet de train et tu les as rejoint. Et tu as bien fait. Tu as bien fait parce qu’au détour d’une table disposée dans une grande allée rectangulaire (c’est important les détails, ça donne la matière à cette rencontre), tu as vu un livre qui te disait qu’il faut que tu découvres absolument cette auteure. Un, parce que la couverture te donnait une envie folle. Deux, parce que tu venais de lire un sacré bon bouquin paru dans cette maison d’édition. Trois, parce que sur les réseaux sociaux certains libraires, auteurs ou blogueurs que tu aimes suivre pour leurs contre-courant t’avaient mis la puce à l’oreille. Quatre, parce que lorsque tu t’approches de l’auteure en question tu ressens une forte attractivité, un courant espiègle, frondeur, malicieux et surtout généreux. Tu fonces. Isabelle Flaten donc. Puisque c’est elle.

Isabelle Flaten : 1 point. 

La rencontre est idyllique. Tout ce que tu aimes. Tu te laisses embarquer les yeux fermés. Elle aussi. Décidément, vous étiez faites pour cet instant. Et chose incroyable, tu repars de ce moment intense avec un petit ouvrage cartonné sous le bras, cadeau de l’écrivaine. Petits poils qui se dressent sur ta main, petits battements de cœur. Toi l’émotive à fleurs de peau, te voilà gâtée pourrie ou pourrie gâtée. Tu auras intérêt à être juste et à la hauteur pour un retour si retour il y a. En tout cas tu te devras de dire merci à Isabelle et la lire lorsque le moment se sentira.

Alors oui ce matin, tu as ouvert son cadeau. « Lettre ouverte à un vieux crétin incapable d’écraser une limace ». Tu as ouvert et tu as lu. D’une traite (tu n’as pas de mal, il n’y a que 20 pages). « Ah ouais » tu es exclamée lorsque le dernier mot fut lu. « Ah ouais, elle le prend comme ça la Isabelle. Non mais de quel droit ose-t-elle me titiller comme ça ? De quel droit ose-t-elle me dire que je manque de courage ? Attends un peu, tu vas voir de quel bois je me chauffe l’hiver » (ah mince… le glou-glou des radiateurs te rappellent que tu te chauffes au gaz. Normal tu es en appartement).  

Tu as donc décidé quasi illico-presto de lui répondre, parce que hein te traiter de vieille lopette, de courage à deux balles et trois centimes d’anciens francs dévalués ça va bien 5 minutes mais faut pas exagérer quand même. C’est que tu vas lui prouver que tu en as dans le falzar, que tu es beaucoup plus courageuse, insoumise et volontaire qu’elle ne le pense. Non mais. Faudrait quand même pas qu’elle croit que tu vas te laisser faire comme ça. Et puis d’abord qui elle est, elle, pour te juger, nous juger, nous dire et nous apostropher ! Hein… non mais hein bon !
Comme tu es très courageuse et insoumise donc, tu utilises le « tu »… Cela te donne de l’envergure et puis d’une certaine manière, tu t’autorises. Mais en écrivant tu réalises aussi que tu te caches derrière ce tu. Tiens donc, tu n’avais pas vu cela comme ça. Premier couac dans ta revendication et ton droit à la suprématie du courage. Tiens donc. Hum hum… Mais tu ne vas te laisser achever ainsi. Tu vas lui tenir tête un peu, lui montrer que le carré jaune, il n’est pas que rond ou ovale. 

Isabelle Flaten : 2 points ! 

Tu poursuis ta lettre, relis certains passages qui t’ont plu, titiller, fait rire ou reconnaitre certaines situations. De toute façon, ces mots ne t’étaient pas adressés mais ils ressemblaient à des situations que tu avais vécues ou que tu voyais dans ton quotidien notamment professionnel.
Revendicatif, tu le savais qu’il existait. Fouteur de troubles ou d’autres choses encore plus mesquins, tu en avais bien conscience. Tu l’avais moult et moult fois vérifier. La couardise est plus souvent en train de frapper à la porte de ton bureau que le courage et la simplicité. Tu le savais. Mais là… Isabelle te le rappelait. Et ça te plaisait de voir des situations et des propos que tu pensais, que tu avais envie de dire, de rappeler. Tu te disais « tiens cet après midi je le laisserai bien en évidence sur un coin du bureau, bien ouvert à certaines pages, certains mots ». Et puis tu te rappelais que tu n’étais pas pour les conflits, que ton esprit en avait marre de ces jeux de balles aux prisonniers, de ces paroles émises à qui de mieux et qui ressemblaient finalement à une grande cour de récrée. Non finalement tu te préservais d’être une vieille conne rabougrie. 

Isabelle Flaten : 3 points 

Tu t’es demandée comment tu pourrais agir pour lui montrer que tu avais bien du courage en toi, que tu étais finalement peut-être incapable d’écraser une limace (d’abord tu aimes bien trop les animaux et puis faire le mal… pas ta cup of tea) mais que tu n'étais as soumise comme certains pouvaient le penser (et même si c'était le cas, grand bien leur fasse puis que toi tu te savais insoumise à certaines pensées ou ordres). Tu t’es demandée comment lui répondre….





Et tu as ri. Tu as ri à gorge déployée. Tu as ri et tu t’es esclaffée : « Bien joué Isabelle. Bien joué. J’ai adoré ! »



Tu as donc repris ton « je » pour lui dire, lui signaler que oui « Isabelle, j’ai adoré ta lettre. J’ai adoré que tu me secoues, me rappelle mes petites couardises du jour, le fait que je me planque derrière ce tu pour te répondre. J’ai adoré ton écriture, ta révolte, ton insoumission à l’ordre, ton rythme, tes phrases et ton phrasé. Je me suis rappelée ton regard, tes yeux d’un bleu perçant et rieur, ton visage. J’ai adoré être une limace et que tu viennes me chercher. J’ai adoré ! Et promis, tiens toi prête parce que ton Fjord je vais le lire. Quand je n’en sais rien, il ne faut rien brusquer mais oui je vais te lire. Parce que entre ce salon et là… il s’est passé un truc ! Un truc qui s’appelle une vraie rencontre. Une vraie rencontre littéraire entre une auteure et une lectrice. Et juste pour cela…. tes lettres ouvertes, je veux bien les recevoir chez moi, dans ma boite à lettre. Merci Isabelle. Merci pour ces deux grands moments. Merci. te lire ce matin… bon sang que ça m’a fait du bien. Je t’embrasse et à très vite ici, ailleurs, aujourd’hui ou demain. » 

Et là d’un seul coup… j’ai marqué 3 points ! 

 

Lettre ouverte à un vieux crétin incapable d’écraser une limace
Isabelle Flaten
Le Réalgar Editions