Tu te débats dans tes contradictions. Tu vis dans un cadre dont rien ne parvient vraiment à ébranler les fondations. Parfois, tu te fais peur. Tu suscites la crise pour qu’autour de toi, ça tangue un peu. La réaction te donne l’impression qu’il se passe quelque chose. Mais en réalité, rien ne se produit. Tu ne veux pas changer. Tu veux que tout demeure en l’état. Tu aurais trop à perdre si quelque pièce de l’ensemble était déplacée. La facilité, le confort, le sentiment d’avoir construit quelque chose de solide, le regard de tes enfants. Mais il y a un prix à payer.

La duplicité. Le mensonge permanent. La trahison de ceux que tu prétends aimer.

Tu penses que ce n’est pas si grave. Tu crois en ta bonne étoile. Tu maitrises. Parfois même, tu joues avec le feu. Il suffirait d’un rien. Qu’on vous voie. Que quelqu’un parle. Et tout serait terminé. Mais voilà trois mois, un an, ou dix que ça dure, et jamais personne n’a donné l’alerte. Alors tu continues. Deux tableaux. Double vie. Comme les fumeurs, tu es persuadé que tu peux arrêter quand tu veux. Mais quand une histoire se termine, vite vite, tu cherches à en entamer une autre. Et puis une autre. C’est si facile. Ta femme ne sait pas. Ta femme ne veut pas savoir. Ta femme ne saura rien.

Evidemment, au fil des semaines, quand tu te rases le matin, tu ne peux pas ignorer que tes traits changent. Tu t’endurcis. Ça se voit au pli de tes lèvres. Au coin de tes yeux. Ton regard est plus terne, aussi. Parfois, tu entends un bruit de verre brisé, comme si un objet se cassait. Mais il n’y pas de verre. Juste un décalage de plus en plus grand entre l’homme que tu croyais être et celui que tu es vraiment.

Tu te consoles en te disant que tout le monde fait ça. Tu n’es pas le seul. C’est vrai. Tout le monde fait ça, ou presque. Tout le monde ment, dissimule, et cultive ses petits secrets dans les caves obscures de sa conscience. Mais certains secrets sont plus odieux que d’autres. Cependant, il faut choisir, et la vérité te coûterait plus cher. Tu t'es renseigné. Avocat. Partage des biens. Et le regard des enfants du salaud qui fait ça à leur mère.

Tu te trouves des prétextes. Tu cherches des alibis. Tu manies le langage pour tordre la réalité à ta guise. Tu finis par te persuader du bien-fondé de tes actes. Tu es pour la paix des ménages. Surtout du tien. Mais depuis quelques jours, le matin, tu éprouves de la peine à te lever. Tu te demandes pourquoi tu fais tout ça. Est-ce que la poursuite de ton petit plaisir justifie que tu y laisses ton courage, ton honneur, ta dignité? Tu te demandes si tu ne t’es pas trompé dans ta définition de la liberté.

Et puis un jour, avant de te raser, tu n’effaces pas la buée sur le miroir. Tu le décroches du mur et le poses à l’envers. Il ne sert plus à rien : il y a longtemps que tu t’es perdu de vue.

Tu gardes juste le cadre.

Et le clou qui le tient.

 

Ce texte est le fruit d’un jeu de ping-pong créatif, entre Gwenaëlle Péron et moi-même. Elle écrit un texte, je lui réponds en photo. Je lui envoie une photo, elle me répond par un texte. Et nous publions ensemble le fruit de notre échange. Voilà l’idée de départ. Après tout est possible…

 

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