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Pendant un an, Annie ERNAUX a tenu le journal de ses visites à l’hypermarché Auchan du centre commercial des Trois-Fontaines situé en région parisienne. « Voir pour écrire, c’est voir autrement », écrit-elle. On redécouvre en effet à ses côtés le monde de la grande surface, Loin de se résumer à la corvée des courses, celle –ci prend dans ce livre un autre visage : elle devient un grand rendez-vous humain, un véritable spectacle. Avec ce relevé libre de sensations et d’observations, l’hypermarché, espace familier où tout le monde ou presque se côtoie, atteint la dignité de sujet littéraire.

 

Il y a quelques années (on va dire presque hier), j’ai travaillé dans un supermarché de quartier pour me payer mes études. Facing, têtes de gondole, stop rayon, bogof (un acheté, un gratuit), casquette, client mystère, pistolet, cross merchandising, fond de rayon, panier, caddie, présentoirs, prix magique, prix psychologique, arnica, mal de dos, ceinture lombaire, cutter, aspirine, pauses chronométrées, denrées poubelles… rien de secret, cela existait. Je pourrais encore vous décrire les yeux fermés, les rayons, les zones de chalandise, les stocks, les réserves et l’étroitesse des vestiaires. Mais pas de misérabilisme ou d’amertume, faire ce job d’étudiant m’a permis et donné la possibilité de poursuivre mes études et de me confronter à la vie, au public dans son plus intime quotidien.

Lieu de vie, lieu de marchandises, lieu d’une vision de notre monde, quoi de plus terrible de voir nos travers, notre quotidien, nos vies que dans ces endroits. Quoi de plus terrible que ce reflet, quoi de plus banal qu’un centre commercial, qu’une surface alimentaire, un hyper/supermarché. Quoi de plus banal que de se rendre dans ces lieux sans apercevoir que ce monde reflète notre monde et l’incite à se développer, à inciter, à acheter et consommer toujours plus. Anxiété de nos vies de vouloir posséder encore plus, comme un luxe qui annoncerait des jours de misères.

Et Annie ERNAUX a toujours eu un œil avisé sur notre monde, nos turpitudes, nos démons, nos vies. Lire ces ouvrages, relève d’une vraie entrée sociologique dans nos petits riens, nos grands vides, nos bouts de vie et de chemins. Dans le cadre de la nouvelle collection « Raconter la vie » mise en place par SEUIL, Annie ERNAUX a donc tenu un journal de bord de novembre 2012 à octobre 2013 sur ces passages fréquents à l’hypermarché Auchan de Cergy, le plus grand Centre commercial du Val-d’Oise.

Il est difficile de croire que ce qu’elle a vécu, repéré, analysé, décortiqué, nous ne le voyons pas ou plus. Difficile de croire que la grande surface est un lieu où tout est calculé, pensé, planifié tel l’endroit où on trouve la seule fontaine à eau, les espaces culturels et les librairies, les croquettes pour animaux et les kilomètres parcourus pour se rendre d’un point A à un point Z en passant par le P de Parfumerie, le J de Jouets, le B de Boucherie...

 

Annie ERNAUX décortique nos travers, nos façons de remplir nos paniers, nos caddies. Elle nous met face à nos peurs, nos envies, nos façons de prendre possession de ces « lieux de vie », notre quotidien de chalands. Et c’est terrible à lire. Terrible mais tellement vrai. Terrible car on se découvre, on est nu face à ces mots, on se reconnaît (ou pas d’ailleurs, mais dans ces conditions, on se ment), mais c’est nous, avec notre liste de course. C’est nous avec notre chariot vide se remplissant au fur et à mesure de nos balades dans les rayons, nos actes d’achats impulsifs ou non. C’est nous et nos attentes aux caisses. C’est nous dans chaque page. Et c’est la grande distribution.

La grande distribution, ce monstre qui avance et nous oblige sans nous en rendre compte à nous plier à ces envies, à son « lieu de vie ». Ce temple de la consommation où le personnel doit correspondre à un profil bien précis, où la rapidité est exigée et le silence omerta absolu. Le commerce où les kakemonos s’impriment en lettres rouges sur fond jaune pour nous inciter encore plus à l’acte d’achat impulsif. Les grandes surfaces où l’anxiété jaillit face à nos caddies vides.

 

Annie ERNAUX a réussit encore une fois à nous embarquer dans son écriture, à nous prouver qu’au-delà des espaces commerciaux il existe des lumières qui brillent souvent, très souvent. Il nous suffit juste d’ouvrir un peu plus nos yeux, de nous débarrasser de nos tics de consommateurs névralgiques et d’apercevoir que derrière cet instinct mercantile se raconte la vie.

 

A consulté : http://raconterlavie.fr/collection/regarde-les-lumieres-mon-amour/#.UzzymM-KDmJ

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Quand on est caissière extraits tribulations d'une caissière