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« Il scintille le fleuve, surtout le soir quand les phares sont braqués sur lui, il prend des airs de majesté, mais il est poisseux, il n’est qu’eaux usées par les hommes, leurs bateaux, leurs usines, leurs maisons, leurs caniveaux, leurs chiottes. Leurs pensées, les plus sales sont dans le fleuve, il a tout absorbé. Si c’est un monstre, il s’est laissé domestiquer. S’il avale nos enfants, c’est qu’on lui a appris. »

 

Bon sang … ce roman… une claque ! Une claque et encore c’est peu tellement il a été un coup de cœur, un phénoménal uppercut dans mon âme. Comme une piqure de rappel : les faibles seront toujours des faibles et les forts resteront des forts. Comme un long travelling d’une histoire qui ne finira jamais, de stéréotypes imprimés à vie.

 

Au départ un fait divers : la noyade de six enfants dans le fleuve Mississippi. Et une ville. Détroit dans le Michigan, misère d’une ville qui était une vitrine de la  conquête automobile de l’Amérique au XXème siècle. Détroit, ville devenue le bastion de la pauvreté, de la criminalité, des noirs parqués dans des baraques insalubres où le chômage frise les 17%. Détroit ville des laissés pour compte d’une Amérique d’après la crise.

Détroit ville du Nord des Etats-Unis, où les habitants rêvent de fuir pour connaître enfin un avenir meilleur. Un avenir loin de la Police qui rode et interpelle à tout va les enfants qui trainent dans les rues pour un oui et un non, loin d’un monde où le racisme se terre dans chaque maison, loin d’un futur incertain pour cette population noire, loin des filles-mère, des femmes sans mari qui ont déserté les maisons, loin de la violence sous jacente.

Et on entre de plein pied dans toute cette littérature américaine où l’on rencontre au coin d’un vieux jardin, sur une terrasse en bois, une vieille femme qui nous conte une histoire, l’histoire de sa vie, de Shine. L’histoire d’une noyade, l’histoire de la ségrégation qui a sévi et qui sévit encore. L’histoire des peurs générationnelles, des craintes et du racisme omniprésent.

 

Un jour d’été, un jour où il fait chaud, terriblement chaud, un été comme seule la Louisiane peut en connaitre, un été où le fleuve roi, le fleuve rouge brille, scintille et ne laisse pas indifférent les enfants. Un été où ils plongent, s’ébrouent dans les eaux qui semblent plates, où les mères et les grands-mères sur leurs pliants leurs crient de la rive de faire attention aux courants. Mais le fleuve est calme, rien ne le trouble. Sauf que l’histoire se rappelle à ces enfants. Pourquoi les noirs ne savent-ils pas nager, pourquoi les noirs ont-ils peurs de l’eau ? Et si cette noyade n’était pas un accident mais un long processus qui remet en cause toute l’histoire de l’Amérique, qui remet en cause la ségrégation, la lutte raciale des noirs ?

les faibles et les forts - piscine

Sous les yeux impuissants de Mary Lee ont péri noyés quatre de ses petits enfants et deux de leurs amis. Et ce n’était nullement pour elle un accident banal, un fait divers comme la presse, les médias ont pu le qualifier. Non ce n’était qu’un épisode de plus dans toute son histoire de lutte, son histoire de noire dans une Amérique où justement être noir signifie ne pas savoir nager, ne pas mettre les pieds dans une piscine. C’est être pris à parti par la Police à chaque croisement de route, c’est véhiculer des contre-vérités sur les corps, les habitudes de vie, vestimentaires.

Mme King répétait entre deux sanglots, Nous ne savons pas nager, nous ne savons pas nager. C'était comme une phrase apprise par cœur que nous aurions tous pu prononcer et qu'ils ont dû diffuser en boucle à la télévision. C'était une conjugaison. Je ne sais pas nager, nous ne savons pas nager, ils ne savent pas nager. Une conjugaison à tous les temps."

 

Savoir nager, c’est savoir vivre, savoir exprimer la nudité des corps parmi d’autres corps. Savoir nager, c’est exprimer une sensualité, pénétrer dans l’eau, c’est le rapport primaire à la vie. Savoir nager c’est s’imprégner d’un courant et affronter les vagues, les obstacles de la vie. Savoir nager c’est faire face, aller au devant du danger. Et on remonte le fil de l’histoire par la voix d’une grande Mère, Mary Lee.

« Les faibles et les plus forts » de Judith PERRIGNON est un roman de lutte et de mémoire. C’est la colère qui se révolte, qui gronde sous les âmes, qui vrille les cœurs, qui relance un espoir d’une vie où ceux qui restent lutteront et connaitront le droit de vivre au même titre que les blancs, les mêmes droits, les mêmes chemins, les mêmes possibilités et qu’ils sauront eux aussi affronter les vagues, nager. C’est lutter contre les stéréotypes, lutter pour les droits civiques. Et se rappeler que la ségrégation, l’esclavage a laissé des cicatrices dans tout un peuple et qu’elles demeureront encore longtemps dans la tête et le corps des noirs des Etats Unis.

Plus personne n’interdit et pourtant la peur reste inscrite dans les gênes comme inscrite dans les veines, le sang, tatouée sur la peau.  

" Je sais ce qui t'attend, Marcus. Je suis vieille, je connais leurs suppositions, leurs certitudes nous concernant, je sais le cercle vicieux où tombent trop souvent nos garçons, j'ai tout vu, trop vu, j'ai le temps derrière moi, je sais sa pente, la fierté qui s'en va, vous a quitté et vous laisse glisser. La prochaine fois, c'est la prison. Tu vois bien comment fait la police, et puis les juges ensuite. Tu l'attends on dirait... J'ai honte. Envie de te battre. Tu ne comprends pas que tu ressembles à ce qu'ils pensent de toi, à ce qu'ils attendent de toi, que tu fais du mal aux tiens, à ceux qui sont là comme à ceux qui sont morts ! Ceux qui sont morts, ils sont avec nous, plus que chez les autres gens, ils nous surveillent, ils vérifient qu'on fait bien les choses, qu'on bousille pas tout ce qu'ils ont obtenu pour nous."

Roman choral par excellence, roman universel, roman magnifique qui vous laisse un souvenir impérissable et qui soulève un nombre incroyable de questions, de réflexions et la toute première : pourquoi les noirs ne savent-ils pas nager ? A lire au même titre que Home de Tony Morrisson, la couleur des sentiments de Kathrin Stockett…

 

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