photo de Sonia Ezgulian

« Il n'a tué ni sauvé personne, son mari, il est encore couvert de boue, de poux, de froid, de  bruit, de colique et de peur. La guerre a creusé et creuse encore en lui. Il est un creux immense, et Jeanne ignore s'il est possible de l'emplir. Si à eux deux ils en seront capables. Elle pense au grand gâchis des hommes. » 

On disait que les romans de la Grande Guerre étaient passés de mode, une histoire de plus dans la pile littéraire. On disait tant de choses, on lisait tant de choses. Et puis comme un rappel, comme un armistice jamais signé, des cicatrices de guerre, des traumatismes et des vies à jamais blessées, estropiées, déchirées au nom de cette Grande Guerre.

Et puis Angélique Villeneuve et ses fleursLes fleurs d’hivers. On disait et on se taisait.

La Grande Guerre. Des silences qui s’installent, des silences qui en disent longs sur les tranchées, les bourbiers, les attentes, les blessures. Les silences qui empêchent de parler, de dire le fond de ses tripes. Les silences qui hantent les familles, qui font que les attentes impatientes de retour de guerre deviennent d’autres chemins d’armes terribles, voire impossibles, à traverser, à partager.

Les silences des vainqueurs vaincus par la peur, la trouille, des blessures à jamais dans leurs corps, leur chair.

Les silences de ceux et celles qui sont restés à l’arrière, qui ont connus les privations, les difficultés du quotidien, les maladies mais qui n’ont rien dit pour ne pas mettre en péril le moral de celui qui est sur le front. Les traumatismes de l’attente du retour de l’époux, du fils, du frère, de l’amant… parti la fleur au fusil. Les blessures de ces femmes qui combattent pour ramener la pitance à leurs enfants.

Le combat et le silence face au retour de celui qu’elles attendaient depuis si longtemps. Ne rien dire et continuer son point de broderie pour colmater les brèches de non-dits. La beauté des gestes du quotidien. Assembler un bouquet, composer avec ses fleurs d’hiver pour faire entrer le printemps dans l’immeuble, les cœurs, la vie. Se battre toujours, oui, mais la fleur au bout du fusil.
Se battre pour offrir à Toussaint le droit de vivre encore malgré sa gueule cassée, malgré ses non-dits, malgré tous les regards qui convergent sur son visage estropié. Se battre pour offrir à Léo, leur fille, le droit d’avoir un père différent du portrait qui règne dans la pièce à vivre, ce portrait d’avant guerre qui représente un père aimé, aimant, beau, souriant.

 « Elle n’entend rien. Ne pressent rien. Ça lui arrive d’un coup. »

Ça lui arrive d’un coup à Jeanne. Elle s’attendait pourtant à la fin de cette guerre qui lui a ravi son Toussaint. Elle savait que cela arriverait un jour. Mais pas comme ça. Pas dans le silence assourdissant des bouquets de fleurs qu’elle confectionne, pas dans le combat qu’elle mène pour vivre encore, refouler sa colère, exister à ces yeux, ce visage caché sous un bandeau blanc maculé, à ses mots qu’il ne peut plus dire. Qui est l’ennemi ?

  

En douceur, comme une broderie, une fleur fragile, Angélique VILLENEUVE a bâti un roman somptueux, fort des silences qui crient, existent, se revendiquent vie, sur les difficultés, les traumatismes des guerres, les blessures visibles, transparentes, les absents, les vivants-absents.  « Je veux que tu ne viennes pas » … Comment ne pas venir quand l’amour que vous attendiez depuis tant de temps, revient de la guerre ? Comment passez outre l’interdiction et faire d’une non-vie, une vie nouvelle, réapprendre, se reconnaitre, se désirer de nouveau devant cet homme en charpie. Comment accepter les regards, les absents, les enfants qui ne sont plus là… Comment vivre quand le silence prend toute la place ?

« Elle voudrait pouvoir approcher Toussaint, lever vers lui un visage clair, elle voudrait n’avoir qu’un seul sentiment et ne rien inventer, et pis voilà que tout s’embrouille, rien n’est comme elle a prévu et elle n’a rien prévu, pas voulu y penser, pas pu y croire qu’un jour ça allait vraiment arriver. »

Le silence et l’absence. Le silence et le désir. Le silence est la vie.

«  Jeanne ignore si, un jour, Toussaint pourra reparler. Elle y réfléchit pourtant, là, au milieu de cette mer qui les emmène. La victoire est belle mais elle aplatit tout, voilà ce qu’elle se dit. La victoire assourdit les douleurs, personnelles en en faisant qu’une, nationale. Elle n’écoute pas. Et Jeanne veut écouter. Elle veut décider et penser.
Et elle ne sait pas s’il pourra reparler.
Devant, Léo se tourne vers elle, li sourit et l’appelle.
Et elle ne sait pas s’il pourra revivre.
Elle serre les dents et tous les muscles de sa figure, reprend sa marche lente. Elle a perdu sa vie d’avant. Elle le sait. Il faudra pourtant trouver un moyen.
Puisqu’elle veut cet homme-là.
Elle ferme les paupières. A ses épaules, d’autres épaules qui la portent.
Elle voit des images »

 

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