kokoro

« Je savais que ce serai long. Je connaissais l’itinéraire par cœur. Pas besoin de cartes, les routes étaient en moi, intelligemment inscrites, comme un réseau sanguin qui va son chemin. Je m’étonnais de la facilité, des paysages qui défilaient sans chercher à nous retenir. Je m’étonnais de la fugue, des terres pourvoyeuses  des briques, des ciments de nos reconstructions. Je m’étonnais d’avancer. Je n’avais jamais été voyageur. » 

 

A la base Kokoro est un mot japonais qui pourrait se traduire par le cœur et l’esprit, des battements de cœur et l’âme vivante naissant des émotions, des sentiments et de l’intellect, l’essence même de la vie, la quintessence, le raffinement suprême de la vie qui coule en nous. 

Sans chercher à nous brusquer, tout en velours et en économie de mots, Delphine Roux nous amène à lire le récit d’un homme qui s’est arrêté de cheminer, le jour où ses parents sont morts.  Sa vie s’est retrouvée dans un temps qui n’avance plus. Endormi, lasse de courir après un temps qui ne lui appartient plus, qui ne le concerne plus. Tout passe en douceur, en invisibilité. Il prend le temps qui vient comme le vent sur une feuille, sans s’y accrocher. Il a du courage mais à sa façon, « à sa petite façon ».

Seki, sa sœur, est son parfait modèle opposé, son négatif. Directrice des Ressources Humaines à la mairie de la ville (« A poste important, majuscule de rigueur. »), elle est devenue une femme de pouvoir, ne transigeant sur rien et sur personne. Un cœur de pierre dans un corps en marbre. Elle a jeté ses rêves, sa jeunesse et s’est drapée dans un uniforme de rigueur, dans un monde d’adulte « Corset diaphane à l'abdomen, stalagmites au cœur. Le début de l'ère glaciaire. » le jour où leurs parents ont disparu.

Plus rien ne semble la toucher et encore moins leur grand-mère qui demeure à la maison de retraite. Cette aïeule qui a du prendre le relais et qui leur a appris à essayer d’avancer dans la vie avec ses armes : l’âme et le cœur, le courage et la volonté, la folie et les pâtisseries, les émotions et les sentiments. Une femme «  intelligente, plus fine que les événements, dans le détour des choses, sans précipitation ».

Et puis survient l’accident, le drame qui rallume la flamme, redonne la vigueur et le sourire, les ailes du désir. La lumière de vie, l’essence même de nos âmes : kokoro.  

 

Delphine Roux a écrit pour son premier roman un petit bijou de délicatesse. On lit ce roman avec une joie absolue, découvrant ces trois personnages comme on découvre tout doucement des êtres qui sont lumineux mais qui ne le savent pas, des êtres qui se sont cachés dans les plis et replis de leur histoire comme pour mieux disparaitre et laisser le temps passé sur eux sans s’y accrocher. On entre sur la pointe des pieds et on en ressort le cœur gonflé, les yeux emplis de vie et de générosité, de bonté, des ailes qui tout doucement se redéployent dans le dos.

Parsemé de petits morceaux de phrases, comme des sûtras, Dephine Roux a écrit un récit où le japonisme a cette saveur exquise, veloutée. Sans mièvrerie, sans chercher à faire plus. Juste exquis. L’essence même d’une lecture qui va droit au cœur et à l’esprit.

« Je voudrais rapetisser, retrouver une voix claire, l’énergie, la densité d’une sève de printemps. »

  

Kokoro
Delphine Roux
Editions Philippe Picquier
68 premières foisCharlotte l’insatiable

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