Je_suis_mort…_grand

 

« J’approche la chaise de ton lit, je te murmure que tu as bonne mine, même si ce n’est pas vrai. Tu m’écoutes l’air sérieux, je ne sais toujours pas ce que tu saisis des mots que j’égrène, s’ils ont la mélodie d’une cantilène, la stridence d’une corde brisée, s’ils ont un ordre, s’ils possèdent encore quelques résidus de sens, s’ils bruissent comme un feuillage de printemps ou frappent avec violence aux carreaux de ton esprit, si tu peux sentir à travers eux ma colère ou ma gêne, s’ils se heurtent au vide dans ta tête, s’ils se dessinent des oiseaux, des fleurs, des monstres. »
[…]
« Certains silences sont des abus de pouvoir. »

 

Difficile d’écrire sur une auteure que j’aime beaucoup pour sa poésie, la puissance de ses mots, sa douceur, sensibilité, l’émotion qui me saisit lorsque je la lis. C’est extrêmement beau, délicat, maitrisé dans l’écriture, puissant et cette facilité qu’elle a à venir me chercher dans mon intimité, à m’émouvoir. C’est beau oui. Fragilement et intimement beau.
De Silvia Härri, j’ai succombé à son récit « Nouaison ». Une prose remplie de tendresse, de ce qui est nous, de cet enfant que l’on désire tant et qui vient nous happer en plein ventre chamboulant tant de chose en nous. Une poésie merveilleuse tout en silence et en puissance.
Puis ce fut un recueil poétique « Mention fragile ».  Délitement de notre peau et observation des petits riens qui nous basculent, déménagent, nous font craquer des allumettes dans la nuit, prendre des coups de cœur et accrocher la lumière. Intimement beau. Tendrement délicat.
Et puis son premier roman. « Je suis mort un soir d’été ». Ce premier roman, que j’attendais tant, redoutais, tellement l’écriture de Silvia Härri est d’une beauté ensorcelante. 

« Je suis mort un soir d’été ». Comme une petite mort oui, de l’ordre de celle qui vient nous achever à petit feu, nous empêche d’avancer la tête haute, le corps moite par une chaleur étouffante. Une petite mort qui nous cueille dès l’enfance, l’âge où nous courrons encore derrière le ballon rouge, l’âge auquel nous croyons aux rêves, aux contes que nous inventons le soir à notre petite sœur, l’âge des rires en cascades, des joies et des promesses à venir.
L’âge où un soir d’été, il nous sera désormais impossible de grandir normalement, l’âge où nous perdons notre mur-porteur, canne-tuteur, celle qui aide à pousser droit et éteint un par un les illusions, les marches et les rêves féeriques de l’enfance.
«Je suis mort un soir d’été ». Un homme, architecte de renom, qui n’arrive pas à renoncer à celle qu’il a dû abandonner, à l’âge de six ans et demi, dans un lieu ressemblant à un asile psychiatrique d’une ère révolue, un mouroir. Une sœur, corolle de pétales blanches, pistil de vie, qui du jour au lendemain, n’a plus réussi à rattraper le ballon qu’il lui lançait, à courir avec lui dans les allées du jardin. Margherita qui a parsemé sans le savoir sa vie, d’un vide, de fuites, de silences, de cicatrices, de peurs. Un homme qui tente de rester ce grand frère malgré les séparations, les éloignements, la distance, les renoncements, le silence intoxiquant, les mensonges. Un homme qui a perdu celle qui faisait de lui un grand frère, un soir d’été.
« Je suis mort un soir d’été ». Sublime cri dans le silence, sublimes mots déposés, sublime amour pour une sœur qui n’a plus couru derrière le ballon rouge, a fait de sa vie, un vide béant, une pieuvre aux tentacules étouffantes,  un regard absent, des mains déposées sur des genoux sans espoirs de caresser, se tendre vers lui. Un soir d’été, comme cette chaleur collant à la peau et qui nous assomme, nous poisse, nous empêche d’avancer, de relever la tête et de sourire aux étoiles qui naissent dans la nuit.

« Je suis mort un soir d’été ». Un impossible lien, une quête, un silence noué. Cet impossibilité à parler d’elle, d’expliquer la vérité, l'handicap, la folie, les fuites et les mensonges entourant cette sœur à jamais enfermée entre des murs de silences et de hontes. L’absence éternelle, celle qui éboule, manque,  empêche de grandir droit, de courir après les ballons rouges. 

« Il ne nous manque rien. J’ai gommé ce qui griffe, tourmente et fait mal. J’endosse ma nouvelle vie comme on fait peau neuve après la mue, comme une maison se dresse, plus solide, plus fière encore, quand elle a su résister à la violence d’un tremblement de terre, à ses secousses meurtrières. Je suis un homme sans passé et sans souvenirs, vivant en apnée sur le fil éternel présent. »
 

Un sublime roman tout en poésie, en solitude, en lumière et silence. Ce silence qui détruit et qui pourtant fortifie, unit les liens, les ressert, emmène à voyager par-dessus les murs et frontières. Avec délicatesse, Silvia Härri dépose les mots comme des cailloux semés pour ne jamais se perdre dans les allées des forêts sombres, ténébreuses de la folie et des secrets. Chacun est un souvenir, une trace de ces instants lumineux partagés. Chaque pierre est un diamant écrit poétiquement.
Une écriture tout en dentelle, pudique et qui malgré les heures sombres laissent passer la lumière, filtrer la douceur, sublimer la délicatesse. Une écriture par touches de couleurs irisant les sentiers, éclairant les espaces sombres, la nuit. 
 

« La nature explose de couleurs, de sève et d’odeurs. J’avance sur un chemin pierreux, une langue de terre serpentant entre deux collines striées de vignobles, de cyprès et d’oliviers argentés qui semblent onduler sur leurs dos. Un lézard abruti de trop de lumière me regarde faire sans abandonner sa position. Comme lui, le soleil me chatouille la nuque et engourdit mon dos, il fait déjà doux, la brise est sucrée. » 

C’est beau, délicat et on ne peut être indifférent à ce silence, celui qui vrille les entrailles et laisse filtrer la lumière à travers les cicatrices du cœur. C’est oui délicatement, fragilement beau.  

« Je suis mort un soir d’été » où s’il s’agissait peut-être  de renaître ?
 

« J’ai l’amour pudique, les mots aussi. Je la contemple longtemps, la caresse du bout des doigts et ferme les yeux en la posant sur ma poitrine.
C’est ma façon à moi d’écarter les cauchemars. »

« Sa main est écorce dont la sève est cette force qu’elle transmet, roche rugueuse aux cent aspérités qui sert de prise à l’alpiniste, ancre de marin, la seule à laquelle je puisse m’accrocher comme à une absolue certitude, la seule où amarrer mes doutes. Tout ça, je ne le dis pas. Je ne voudrais pas avoir l’air faible ou ridicule. »

Et ce dernier paragraphe que je ne peux vous livrer et qui d’une beauté lumineuse, délicate, sensible. De la dentelle, une peinture, de la poésie, mur-porteur.

 

Je suis mort un soir d’été
Silvia Hârri
Bernard Campiche Editeur

 

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