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« Notre vie peut prendre chaque jour la forme de nos folies, mais elle reste, finalement, le prolongement des vies de ceux qui nous ont précédés. Qu’on le veuille ou non, nous venons compléter un cycle. Et je perçois aujourd’hui qu’ignorer ce qui fut avant nous, c’est perdre une partie de ce que nous sommes supposés devenir. Héros ou bourreaux, nos ancêtres nous transmettent bien plus que leur nom. 
Il n’est jamais trop tard pour recréer le lien. » 

« Il est des écrits qui laissent des traces indélébiles » tel commence les écrits qu’al aissé  Geneviève, une des lectrices des 68 premières fois concernant « Nous, les passeurs » de Marie Barraud. Et je ne saurais dire mieux mon approbation.
Il est oui des écrits, des livres, des textes qui laissent des marques, des empreintes indélébiles, gravés en nous comme le sont ceux qui nous ont donnés vie, comme ceux qui nous ont tracés un chemin.  

« Il est des écrits qui laissent des traces indélébiles » parce qu’ils nous bousculent, nous capturent, nous plongent dans ce que croyons connaître mais que nous ne connaissons pas. Dans ce que la Grande histoire cache encore. Dans ce qu’il est impossible de croire, d’admettre, de comprendre, de pardonner, de vivre sans la présence de ceux qu’on aime, de ceux qui ont disparus. Dans ce qu’il faut de courage, d’amour, de compréhension, de générosité pour partir à la rencontre des zones d’ombres, des secrets, des fantômes qui reviennent hanter des familles, se réveillent, vivent en eux, en nous. 

« Il est des écrits qui laissent des traces indélébiles » parce que nos silences en disent long sur nos pensées, nos envies, sur ce que nous n’arrivons pas à avouer, ces liens indéfectibles qui nous lient à ceux qu'on aime « C’est dur de s’aimer sans heurt lorsqu’on souffre ». 
« Il est des écrits qui laissent des traces invisibles » car pour avancer, être « passeur » à notre tour, il nous faut comprendre notre passé, larguer les amarres et solder les attaches, couper le cordon, faire des silences des moments où les mots se rencontrent au détour d’une phrase, d’un regard, d’un geste.  « Le déni [est] une armure  solide dont il ne [peut] se séparer. » 
« Il est des écrits qui laissent des traces » parce qu’il est plus facile d’enterrer les morts que de déterrer les vivants.  Parce que vivre avec des héros qu’on ne reverra pas, est dur. Car «  la plus belle comme la plus sombres des émotions ne peut être saisie par des mains, même les plus courageuses. » 
« Il est des écrits qui laissent des traces » comme ces boites de photos jaunies que l’on redécouvre, que l'on réapprend à aimer, à faire renaitre. Ces photographies qui resurgissent et  nous montrent une voie, un chemin, un être aimé qui nous lie à ceux qui nous ont donné la vie, ce « tout », ce « socle », cette« maison », ces idéaux. « La peur d’oublier et si présente que le souvenir prend, avec le temps, de plus en plus de place. Son empreinte est plus dense, plus profonde. »

 

Et puis il y a les mots de Marie Barraud, les siens. Puissants, simples, creusant les silences pour faire jaillir la vérité, pour comprendre son passé, tracer son avenir, trouver sa propre bouée de sauvetage, ne pas couler à pic dans une eau glaciale et si lourdement chargée d’Histoire. Ces mots qui sont une encre, son ancre, sa thérapie, son lien à celui qui fut son père, son grand père, son frère, son oncle, les hommes qui ont composé, compose sa famille. C’est par ces recherches, ce besoin de comprendre, de connaitre la vérité, de partir à la rencontre d’Albert Barraud, son grand père, de taire la colère qui flétrie le cœur de son père, Marie Barraud nous prend par la main, nous emmène à nos propres questions sur notre filiation, à comprendre ce qui est inexplicable mais qui est là sous jacent.

Il y a ses mots, les siens, ceux qui nous font découvrir ce grand père médecin, résistant pendant la seconde guerre mondiale, héros décoré à titre posthume. Cet homme qui a fini sa vie quelque part en Allemagne, entre Hambourg et La mer Baltique, entre un camp de prisonniers/crématoire et une longue marche, perdu à tout jamais.
Comment affronter ce héros, cet être qui a marqué, manqué, a préféré rester avec ceux qui mourraient au lieu de s’évader comme il en avait eu maintes fois la possibilité et de revenir auprès des siens, de ce fils qui le vénérait, l’aimait, de cette femme qui l’attendait fidèlement, de ces petits enfants qui ne l’ont jamais connu. Ce grand père fantôme, silence. Une colère sous jacente, un cri dans la nuit.  

« Les enfants n’ont pas pour préoccupation première de s’appliquer à remplir la malle à souvenirs. Ils vivent l’instant présent sans se soucier de demain. » 

Dans un récit où l’émotion jaillit à chaque mot, la délicatesse se transmet dans chaque phrase, l’amour pour un père se lit à fleur de peau, Marie Barraud nous transmet son histoire, sa tendresse, sa sensibilité extrême, son attention et fait de nous des passeurs. Des passeurs d’émotions, de beauté, d’amour, de ce qui nous grandit. « Je suis doué d’une sensibilté absurde ; ce qui érafle les autres me déchire. »[ Gustave Flaubert, lettre à George Sand] 

« Il est écrit qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner la vie pour ceux que l’on aime et l’amour qui fut le tien, comme la plupart de ces médecins, était celui que tu éprouvais pour l’humanité tout entière. »

 

Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée par l’Insatiable Charlotte et des 68 premières fois, éditions 2017. A retrouver chez Nicole et son blog Mots pour Mots. (Et relire appartenir de Séverine Werba,  découvert lors de la première opération des 68 premières fois)

 

Nous, les passeurs
Marie Barraud

Robert Laffont

logo 68 premières fois édition 2017