cover006

Le jour où j’ai vu, touché cette bande dessinée sur les rayonnages de ma librairie, je me suis dite que je ne pouvais passer à côté d’un tel objet, d’un tel appel. Il y a comme ça des rencontres inopinées, des improbables défis que l’on nous dresse sur notre route des découvertes. Et la ligne la plus sombre en est une. Une incroyable et improbable rencontre, un incroyable défi. 

Un défi digne des travaux d’Hercule ou d’un ouvrage mythologique sur lequel vous n’avez aucune connaissance, aucune notion de ce qu’est la mythologie, une carte aux trésors sans savoir ce qu’est ce trésor. Vous ouvrez cet album et les premières planches vues sont dignes d’estampes mi-japonaises, mi gravures du Dürer.  

Vous tournez d’autres pages, vous entrez dans l’illustration. L’histoire n’a que peu d’importance puisque la force réside dans le dessin, dans l’exploitation de cette ligne la plus sombre sombre, de cette couverture sépia sur lequel un homme à l’allure de géant ourlé de noir, mollets titanesques, tient un homard rouge et incroyablement vivant. Au fond se dégagent des lignes courbes, des monts et buissons. Une forme de verticalité saisissante dans un monde qui ne semble pas bouger. Un jeu de lignes sombres et d’autres moins, voire blanches. Et ce crustacé tenu fermement dans la main. 

UN OBNI… Un Objet Bédétesque Non Identifié, non identifiable. Vous le sentez. Vous le saisissez.

 

Que retenir de cette histoire.  

Sincèrement, je n’en sais rien. J’ai lu et relu la ligne La plus sombre. J’ai lu et relu le scénario. Je suis entrée dans les méandres et tournoiement de cet homme écrivain à la recherche de son histoire, de cette ligne de faille, d’un engagement littéraire qui serait aussi l’engagement de sa vie, sa clé, son moteur, la dune qui épicerait son écriture, ses lignes et plus précisément les 3 lignes. 

  • « En haut, celle du temps le plus clair, celle du scénario idéal. Au milieu la ligne du temps réel. En bas celle qui incarne les mauvaises décisions : la ligne du temps le plus sombre. [… le héros de Dune, ce roman parallèle qui exploite cette notion de ligne] vit les trois en simultané. Il est au cœur d’une  tragédie : il sait qu’il va fédérer les forces du désert pour renverser l’Empereur mais il n’arrête pas de se faire croire qu’il évitera un nouveau Jihad. Tout en sachant que dès que l’occasion se présentera, ses troupes lancées sèmeront en son le meurtre et la désolation. » 

Et on entre dans le psyché de Victor Hugo, dans son rapport avec l’errance, une histoire de télépathie nautique « delphinesque » où l’auteur se perd dans des couloirs d’une grande tour où les courbes du poisson mammifère deviennent sensuelles, où l’ombre noire se meut en rouge vie, rouge « sanguine », rouge désir. Tel un homme désarticulé et sans vie, le dessin redevient alpiniste et s’engouffre dans des brèches, la verticalité d’une vie qui semble perdue au fond du gouffre. Il redécouvre la ligne la plus sombre, celle qui est désolation, qui lui apparait comme un traitre à sa propre vision, un espion à on ne sait quel monde, quelle histoire.

Où est la réalité ? Où est la fiction ? Qui est qui ? Qui devient qui ? Un monde parallèle, une histoire d’anticipation, incroyable, improbable. On s’y perd.
Et toutefois, une fois lu, on ne sait pourquoi, on y revient.
On relit.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Et on ne comprend toujours pas les méandres de ces lignes, ce labyrinthe, ces peurs angoissantes des mauvaises lignes du temps, le pourquoi du choix de la ligne du temps le plus sombre.  

Et pourtant cette angoisse, on la ressent comme une pulsion, une pulsation d’un cœur qui bat, qui devient, se bat contre un tsunami imaginaire, un personnage conté qui nous ensevelirai. C’est fort car d’un seul coup jailli la vérité, la sienne, celle de sa ligne, celle de sa vie. On réfléchi à son histoire et on devient marchand de homards, celui qui a compris que c’est dans l’esprit de la nature que les choses sont là sans être là.  

  • « Seth material »

 

imagesHH5YSG61 

La force de cette bande dessinée OBNI est la force de son illustration, de ces traits, de ces lignes qui nous plongent à la fois dans la BD traditionnelle et son contre-pied graphique. Il y a une recherche, une débauche de création et d’énergie, des références à l’imagination et nos propres connaissances. On tourne les pages, on se noie, on revient à la surface, virevolte sur les lignes sombres, claires, rouges sanguines. On est entre les deux et on découvre l’imagination incroyable qu’a eue Mélanie Baillargé pour accompagner cette histoire improbable d’Alain Farah. 

Et je me dis en finissant ce billet que c’est peut être là que réside l’histoire : dans la force des lignes sombres, claires, courbes, horizontales et verticales. Une vie entre gris clair et gris foncé, une vie où il faut savoir nager, se noyer, plonger, trouver son radeau de la méduse, revenir à la vie… en mangeant des homards et se fabriquer des histoires, des voyages dans le temps et d’univers parallèles. Vivre et se remettre droit. Nager même si on est à contre courant. Etre soi et avancer. 

« Tenir le pas gagné, oui, continuer à avancer, seul, mais pas nécessairement, à la même vitesse, dans la même direction. »

Et puis si cela n’est pas l’histoire réelle qu’a voulu exploiter Alain Farah, qu’importe, La ligne la plus sombre est une sacrée histoire.

 

Retrouver la chronique de Karine sur son blog « mon coin lecture » et rendez vous chez Stéphie pour retrouver les BD de la semaine.

  

La ligne la plus sombre
Alain Farah et Mélanie Baillargé
La Pastèque

 

sans-titre