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« J’ai 22 ans, je suis fraichement diplômée, je suis brillante. Et très amoureuse. Et tout disparait derrière ça. A la question : « Comment vas-tu ? , je réponds : « en ce moment il va plutôt bien […] Il m’a fallu du temps pour accepter que je ne serais pas cette fille. Celle qui intrigue, celle sur qui on se retourne. Cette fille souriante, gracile, mystérieuse… Tout ce blablabla.».

« A quel moment  elle a commencé à m’emmerder comme ça ? A quel moment  est-ce que j’ai lâché le truc ? A corps invisibles compromis, j’ai lâché la mer, mis mon bateau au port et passé une formation de cheminot… Un jour, je finis la nuit avec l’italienne la plus canon de l’Adriatique, et le lendemain, je me retrouve à faire des allers-retours sur cette foutue ligne de chemin de fer… cheminot… merde ! »

«  Samedi. Nuit blanche avec la tête comme un tambour… Levé à 5h du matin alors que je m’étais couché tard dans l’espoir de dormir… Les matins passent trop vite. Lever, petit-déjeuner, toilette, marche, journal… Il est vite 11h30. Mais les après–midis… qu’est-ce que ça peut être long… On peut dire que je tue le temps. »

 

Elsa, 22 ans, jeune fille qui se complet dans des soirées aux parfums inaboutis, superficiels, aux amours solubles dans l’air, au mal être d’une petite vie dans laquelle elle se renferme attendant la venue de son prince charmant qui a tout du goujat, de celui qui abaisse l'autre. Elsa, 22 ans, qui se fait du mal à force d’être à bout de souffle, juste au bord du ravin et à regarder les trains qui s’en vont s’en oser monter dedans. Elsa qui aimerait tant ressembler à son amie, tant être légère, devenir quelqu'un d'autre. Vivre. Etre.
Jean, 53 ans, conducteur de train qui erre dans sa vie entre Nice et les bords de l’Adriatique, qui a fait de ses rêves des boules de papier jetés à la poubelle, de son voilier, une épave qui s’enfonce dans les fonds méditerranéens. Jean, papa séparé, qui ne vit que pour sa fille et rien d’autre. Sans rêve et sans espoir. Jean qui se relève, rechute, découvre dans un carnet ce qui le raccroche à la vie, quelques mots, une ligne de chemin de fer, un horizon peut-être. Aimer.
Emile, 79 ans, qui promène son chien comme on promène sa fatigue, son envie de silence et de partir loin de tout ce monde de bruits et de fureur. Emile et son cahier dans lequel il relate son histoire personnelle, une histoire où la guerre a été sa cicatrice, son handicap invisible. L'Algérie comme une plaie, la sienne, son traumatisme et la vie qui s'effiloche. Emile et ce geste insensé qui va  permettre la rencontre entre Elsa et Jean et leur offrir la vie à eux qui n’y croyaient plus.

Et il y a la Côte d’Azur et ses reflets changeants.

 

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Elle a ce goût unique cette bande dessinée, le goût unique de la vie qui passe,  celle à laquelle on se raccroche pour se dire qu’on existe ou qu’on est en vie, au moins un petit peu. Elle a ce goût subtil des envies, des rêves qu’on n’ose pas, des choses qu’on oublie bien au fond de soi, du mal de vivre ou d’être. Elle a le goût de la renaissance, des sauts dans le vide, des baignades retrouvées. Elle a la beauté des petits riens, des matins naissants, des nuits feux d'articifes, des rencontres improbables qui deviennent vite esssentielles.. Elle a le goût du tragique qui devient vie. Elle a le goût de ces choses qui sont en nous et qui un jour, à la faveur d’une rencontre, d'un petit rien, un vent contraire, nous entraine dans un renouveau.

Il y a une belle sensibilité dans ces reflets changeants, une belle histoire de carapaces qui se fendent, de virages entrepris, de rêves qui ressurgissent et d’envies folles de les réaliser. Il y a ces incidents, ces accidents de parcours qui nous changent, nous bouleversent, nous transportent et nous donnent l’élan de sauter du haut de la falaise. Il y a ces nuits où l’âme se perd dans les coins les plus obscurs pour renaitre à la lumière des jours chauds et longs. Il y a l’amitié, celle qui entoure, celle qui est présente et qui nous récupère d’une main sur l’épaule. Il y a ce fil qui n’est rien mais qui pourtant nous tient, nous empêche de tomber et de fuir le bonheur avant qu’il ne se sauve. Il y a les rails, la route, les criques paradisiaques inconnues qui permettent ces phases de repos, ces yeux qui vous mettent la bouche en coeeur, ces petites mains, toutes petites qui sont les iles de tendresse. Il y a tout cette importance à laquelle on ne prend plus garde et les mots retransmis dans un carnet qui nous réveillent, nous révèlent.


Alors malgré le trait peut-être un peu lourd et les premières pages où une certaine approximation graphique apparait, il y a une vraie beauté à lire « Les reflets changeants » d’Aude Mermilliod, une vraie tendresse, douceur. Un appel à la vie, à la lumière et à tous ces reflets qui nous composent et nous changent, nous transforment, nous transportent. Une belle envie d’envoyer en l’air ce qui nous entrave et de tenter, oser, réaliser, croire en nous et affronter nos peurs, vivre encore plus que ce que l’on peut vivre. Et juste pour cela... il est grand temps de se prendre en compte tous ces reflets changeants.

 

 

Les reflets changeants
Aude Mermilliod
Le Lombard