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« Marseille le 10 août 1976, 

Suzanne mon amour, 

Marseille est une ville lumineuse à la hauteur de ce que nous pouvions imaginer lorsque nous parcourions les photos de magazine en rêvant d’aller y vivre un jour, toi et moi.
Mais ce n’est plus un rêve à présent et tu peux venir me rejoindre le plus vite possible que tu pourras. Tout est prêt pour t’accueillir. J’ai trouvé un petit appartement dans le quartier du panier. Je suis sûr que tu sauras le décorer avec goût…
Je t’aime ma belle.

Tristan. » 

 

Tout commence par un crash, le genre de rêve qui vous dégoute de prendre l’avion, l’apocalypse, la terreur, le dernier homme, le survivant d’un accident finissant sous les flammes d’un atterrissage mal négocié. Cauchemar et réveil en vrac. Moral en berne d’un début de journée. Seul face au miroir, se dessine un visage à la barbe naissante, aux yeux tristes et à la calvitie précoce. Achille, loser boy. Dans la cuisine, une pile d’assiettes, une casserole trainent encore sur l’évier et la cuisinière. Dans le couloir des cartons s’empilent les uns sur les autres. Tout semble fragile, précaire, sur le bord de l’abime, aux portes d’un gouffre.
Et pourtant c’est aujourd’hui que notre homme signe son contrat d’achat d’appartement. Le voilà propriétaire d’un 35 m2 parisien, appartement à Suzanne Cardin, décédée dans la plus stricte solitude, où quelques travaux de rafraichissements sont à prévoir. Un début d’aventures, une nouvelle vie qui s’ouvre. 
Mais notre loser boy broie du noir plus que noir. Les ténèbres. Même le monde autour de lui semble désespérément noir, insociable, solitaire, comme un monde qui basculerait dans le chaos, les pelleteuses escaladant les gravats d’immeubles détruis.

Alors pour oublier son désespoir, notre homme s’arme de courage et de volonté pour casser les murs, décoller le papier peint et le linoléum usagé, rénover la salle de bain d’un autre âge, démonter, gratter, poncer, frotter, effacer, nettoyer, reboucher, colmater. Un peu comme la vie en somme lorsque plus rien ne va, que les souvenirs affluent et qu’il n’est plus possible de revenir en arrière.
Casser.
Gratter.
Décoller.
Poussières et gravats.
Et découvrir d’un seul coup une lettre qui fera que Marseille n’est qu’à quelques kilomètres, quelques jours de Paris, que son chemin peut se réaliser en scooter et devenir en somme un chemin de vie, une renaissance.

« Prends soin de toi » 

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 Une échappée. Un road-movie où les souvenirs affluent comme un album dont on tourne les pages pour tenter d’endiguer la souffrance, la brûlure, le deuil d’une histoire d’amour mal terminée. Sublimer les paysages, être réceptif aux moindres parcelles de beauté, aux vagues qui ondulent sur la surface d’un lac, aux joies du camping sauvage aux abords de la Grande Bleue.

Entre les allers-retours mélancoliques et la saisissante capture vivifiante de la vie, ses tournants et ses lignes droites, ses portes et ses clochers, ses départementales beaucoup plus verdoyantes et luxuriantes que ces grandes autoroutes. De la noirceur des ténèbres à la beauté colorée et chaleureuse de la lumière. Les paysages sont sublimés : la Bourgogne, le Morvan, Les côtes du Rhône, la Camargue qui se profile. Et toujours le scooter comme fidèle destrier, comme celui qui le raccroche, rapproche de la vie.

Le dessin est ce compagnon qui est là, accélère ou ralenti les étapes. La palette de Grégory Mardon accentue les couleurs, la chaleur, la lumière, redonne naissance au récit. Et que cela soit sur une transition de cases ou de bandes, tout est émotions et sensations. Les silences deviennent généreux, confession, rythmés par les mots qui foisonnent et se taisent. Réalisme saisissant. Colorée, vivante, vivifiante, ces sensations de choses que l’on ressent immédiatement, les émotions qui surgissent, les aléas incontrôlables mais qui donnent le coup de fouet nécessaire, juste et font que cette bande dessinée devient vite un précieux à lire, posséder, aligner dans sa bibliothèque. Une résilience. 

«  Ce qui est fait est fait ; il ne s’agit pas d’oublier le passé mais de continuer le voyage. Il faut tout faire pour être heureux parce qu’un jour, on meurt et c’est fini. […] Oui c’est plus facile à dire qu’à faire à cause de tout ce qu’on a dans la tête, tous ces remords, ces échecs, ces frustrations qui nous taraudent sans répit. […] N’ayez pas peur, vous non plus. Il ne faut plus avoir peur. Ce n’est pas si grave après tout. » 

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Il y a comme une magie qui s’opère à la lecture de cette bande dessinée, un véritable petit rien qui donne une vraie impulsion, une énergie farouche et incroyable à prendre soin de soi et tenter de poursuivre ses rêves, à entamer une longue mais nécessaire remontée, croire aux possibles impossibles, de s’arrêter de s’apitoyer ou de lamenter sur son triste sort. Il y a ce quelque chose qui vous pousse à faire le grand ménage, à enfourcher une bécane et partir sur les routes et chemins, à regarder, profiter, sublimer tout ce qu’on ne voit plus, ne ressent plus, à se laisser imprégner par les émotions, poussé(e) par le vent qui se joue de tout. 

Un vrai et grand voyage. Une nécessaire chevauchée fantastique. Une route mythique qui mène de l’enlisement à la clarté et ces étapes qui sont autant d’échelons nécessaire pour mieux comprendre le pourquoi et avancer, à prendre soin de soi finalement. 

« N’ayez pas peur, vous non plus. Il ne faut plus avoir peur. Ce n’est pas si grave après tout. »

 

A lire chez Noukette, diablesse à cette envie de posséder cette bande dessinée.

 

Prends soin de toi
Grégory Mardon
Futuropolis

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