Couv

« L’enfance de nos mères
est une terre sans aveu. 

nous y marchons pieds nus.

Empesés, silencieux

nous entrons
dans la géographie absente.
» 

Lire Jeanne Benameur, c’est entrer à tout jamais dans les silences, les sons absents, la langue qui reste collée au palais, qui ne se délie que sous le souffle ultime de l’embrasement, du délitement, d’un chuchotement.
Rien n’est plus beau que cette langue qui ne dit rien ou peu, mais qui laisse échapper la vie, le bruissement du cœur, l’or. Rien n’est plus fort que ces silences qui disent bien plus que tous les mots clamés, orthographiés, incendiés. Il n’est rien de plus beau que cette langue désertée, clairsemée. Rien n’est plus beau que ces jardins emplis d’images, d’un rayon de soleil volé, d’une main qui guide dans l’air les souvenirs déployés.

Il y a tant et tant à dire sur ces silences, comme une géographie à réinventer, une géographie absente, celle de nos exils, de nos séparations, de nos larmes à jamais éloignées de la  terre qui s’est éloignée, dessoudée.

« Doigts écartés sous le sable
nous avons tendu
nos paumes ouvertes
puis refermé les doigts
jouant aux osselets
des paroles perdues. »

La sensibilité affleure le papier, effleure notre cœur. On pénètre dans cette lecture sur la pointe des yeux. Nul doute, il y aura des traces, des empreintes, ce quelque chose qui ne s’oubliera pas, cette part d’enfance qui demeure en nous.

« Trouver pour chaque mot
sa forme véritable 

c’était le lent travail
des mères 

elles apprêtaient le monde
pour nous. » 

On revient sur cette carte, non pas du tendre, mais celle de nos souvenirs, de nos terres, de nos pays, de nos mères. On redéfinie et redécouvre, retrouve les reliefs, les plateaux, collines, montagnes, plages, plaines. Punaisée sur les murs de nos salles de classes, nos ventres se souviennent de ces odeurs, ces parfums, ces ivresses, de la valise préparée à la hâte, des animaux qu'il a fallu abandonner au pied des paquebots ou bateaux dérobés. La richesse se déploie devant nos yeux, pauvre que nous sommes devenus de ne plus la toucher, de ne plus la sentir.

« Il a fallu partir ».

La craie blanche remplace l’ocre des chemins, la poussière des lendemains. La guerre survient, l’enfance s’éloigne. Long est le chemin. Loin est la géographie du pays maternel, de nos mères qui ont appris à faire le pour quoi elle n’était pas faite, préparée… le deuil de l’enfance de son propre enfant. 

« Personne pour nous apprendre de qui fuit 

L’exil est une vaste terre 

comment trouver la forme de ce qui n’a plus
la limite familière ? » 

Les clés glissent dans les serrures, les portes se ferment à tout jamais. Telle leur bouche, à tout jamais l’enfance se clôt, les gestes se suspendent, la langue se dérobe offrant la place à une nouvelle, incompréhensible, autre. A coup de vent, d’océans traversés, de vagues affrontées, une nouvelle géographie efface les souvenirs des pinèdes, des villes, des montagnes et vallées. « Le tissu blanc des mots perdus ». Les mains dans les poches, perdues au fond des déserts et frontières fragiles, les mères camouflent, taisent les amours laissés, les aventures rieuses à souhait, les amies à jamais. Elles nettoient d’un revers de la main, la poussière déposée sur les chaussures, l’odeur familière.  Guidée par l'instinct, elles offrent, donnent, nourrissent, délivrent, se taisent. Et c'est dans ces silences, que la vie renait. 

Lire Jeanne Benameur c’est entrer dans un domaine, pénétrer une terre, entendre ce qui ne se dit pas, écouter ce qui ne se dit plus, prendre la vie et l’enlacer pour mieux se souvenir, s’imprégner telle une poignée de mots que l’on recueille en soi, avec laquelle on s’en couvre, se tient chaud.

D’un chuchotement, d’une parole qui se blottit au creux de l’oreille, elle nous conte ce qui nous révèle, devient trésor inestimable, cette part étrange que l’on camouffle, tait, renie même des fois. Elle nous couve, nous enlace, les mots devenant cette terre absente, éloignée.
Telle une science sociale, on est happée par les mots de Jeanne Benameur, par sa poésie, son long silence comme un murmure s’échappant enfin. Les poches emplis de cailloux, on se souvient, n’oublie jamais cette géographie du pays exilé, arraché. La lumière devient phare, le phare devient guide, vibrant au milieu des tempêtes, entre nuages aciers et les fonds marins abyssaux. Une lumière intense, refuge, mélodique, chaleureuse. Une lumière guide, nourrissante, telle ces mères qui nous ont guidé, qui ont fait de leur exil, leur chemin de croix et de bonheurs évertués, de leur impossible deuil, des possibles lendemains.

« Aujourd’hui nous faisons revenir dans
notre bouche les sons que nos mères
gardaient au secret de leur palais 

la langue ancienne
vient rythmer notre souffle

nous découvrons
que rien n’est oublié 

au fond de nous la langue sauvage de nos mères
la seule grammaire
des corps
vivants. »

Les armoires vidées en silence, les valises remplies à la hâte, les lourdes malles portées à bras le corps, le chien délaissé sur le quai, perdu, la côte qui s’éloigne… et les mots qui se disent, se chuchotent, reprennent leurs droits, leurs places, leurs origines. Vibrant de résonnance, d’une alchimie qu’est l’exil, la vie.

 

La géographie absente
Jeanne Benameur
Editions Bruno Doucey

 

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