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«De jours  comme de nuit, un cœur ne s’arrête pas. Pas de dimanche, pas de semaine. Il bat. […] On croit que c’est immobile à l’intérieur que c’est du silence, mais ça bouge tout le temps. Il suffit d’un mouvement et les organes glissent, ils se heurtent. Ça fait du bruit, un peu comme des ondes. Tout est serré, enchevêtré, mais entre les organes il y a du vide. » 

 

Pénétrer l’univers de Claudie Gallay c’est aller à la rencontre de cœurs qui battent dans le désordre ordonné de la vie, c’est partir écouter le rythme des émotions qui vacillent, des êtres fragiles, sensibles, en déséquilibre/équilibre sur un fil invisible. Des personnages discrets dans la retenue d’une vie qu’ils effleurent, parcourent sur la pointe des pieds pour ne pas brutaliser les mouvements des souffles, des ondes, des vagues et de cette lumière si particulière qu’est la résilience, l’avenir. Des êtres qui vivent dans la pénombre des autres, n’attendent qu’une éclaircie pour sortir de leur cage, s’envoler, se sentir exister à leurs yeux et aux yeux des autres. Devenir soi. Des êtres doux, sincères, pris dans le cours de leur vie, parcourus de vérités qu’ils entrevoient, de peurs et doutes qu’ils connaissent et qui, un jour, osent libérer. 

Jeanne est l’une d’entre eux. La quarantaine, postière, elle se conforme à sa vie et à celle qu’on lui a dictée. Sans bruit, sans esclandre. Une vie écrite par les habitudes quotidiennes, la régularité du pendule, d’un train qui trace son parcours régulier, métronome des battements des journées traversées. La douceur de ces petits instants qui glorifie le matin, fait se lever, devenir elle au jour le jour entourée des siens, invisible dans le visible. Des instants parcourus par des rencontres insolites, l’art, des projets précieux et vitaux.
Une vie en somme, sans grandes envies, sans perturbations mais une vie, la sienne. Celle d’un mouvement régulier de cœurs unis à l’unisson. Une vie sans risque ni mise en demeure, sans grandiloquence mais une vie dans laquelle elle se sent être quelque part elle. Une vie comme un cocon où la chaleur se love dans le vide rassurant des instants.  

« Jeanne était d’une nature heureuse. Tout l’émerveillait. Même les choses les plus simples. Le lever du jour. Le coucher du soleil. La pluie sur les vitres. Une abeille sur une fleur. Le jardin. En automne, le brouillard l’estompait, elle n’en voyait plus le bout. L’hiver, c’est la neige qui le recouvrait.» 

Pourtant Jeanne aimerait changer ces habitudes, casser cette image, relever sa vie de quelques moments épicés, entrevoir d’autres directions à prendre, oser changer d’itinéraires, de chemins, entrevoir un autre destin, faire de ce qu’elle entrevoit quelque chose de possible, réalisable. Entreprendre pour devenir soi, se révéler dans la beauté des jours. Oser. Et peut être devenir ce qu’elle aimerait au fond être au fond d’elle : elle, simplement mais Elle, une femme. Cette femme qui se libère d’une image imprimée par et dans la vie des autres, celle qu’on lui a donnée à la naissance, celle qu’elle a cousu, peint, bâtie en devenant épouse et mère et qui à la quarantaine, deviendrait ce qu’elle aimerait. Une femme libérée de cette carapace ce manteau porté tout au long de ces années. 

« Le bonheur, ça se croise, et à cette pioche, tout le monde a sa chance. Ça se croise mais ce n’est pas donné, et si on n’en prend pas soin, ça s’en va ailleurs et on ne sait pas où, chez d’autres, qui ne l’ont pas encore eu, ou qui le méritent mieux. Après, il faut attendre que ça repasse. Parfois ça repasse. Et parfois pas. » 

C’est l’histoire de cœurs qui battent, dans le désordre de la vie, dans les quiproquos et les espoirs, les illusions et les rêves. Des cœurs qui battent fort, très fort, qui n’arrêtent pas de pulser au rythme de leurs émotions incontrôlables, incontrôlées et sans prétention.  C’est l’histoire de ce que l’on casse, déracine, modifie, désire. Ces petits riens, des gouttes d’eau qui deviennent des ruisseaux, des torrents, des rivières, des larmes qui coulent au coin des yeux et qui éblouissent par leurs sincérités, leurs bienveillances, leurs forces et leurs amours. C’’est l’histoire de miroirs que l’on accepte de passer, de comprendre et de modifier. Dans la beauté des jours existants.
C’est l’histoire d’une femme qui se réveille, se révèle, devient, questionne sa jeunesse, interroge sa vie, se positionne dans un futur qu’elle voudrait pouvoir décider, modifier. Une femme dans sa moitié de vie, cette moitié qui bouscule les habitudes, entrevoit d’autres chemins, des possibles pour soi. 

 

Claudie Gallay a l’art délicat de nous amener à rencontrer ces êtres qui ne demandent qu’à vivre de peu mais vivre dans la justesse et la mesure, grandeur de leurs émotions. Tissant mot par mot une vie qui semble en équilibre précaire sur un fil mouvant, elle confectionne un manteau, des émotions qui ourlent des êtres. La délicatesse de ses mots, la tendresse de ses phrases, le juste équilibre d’une poésie précieuse et nécessaire, l’évidence de la vie qui se trouvent au fur et à mesure de la beauté des jours… Toute la grâce, la finesse, la délicatesse de l’écriture de Claudie Gallay qui fait de ses personnages, des êtres que l’on ressent, sent, devient. 

« L’image, l’apparence, ça se contourne et, sur la durée, les chances se répartissent autrement. À force de vouloir ressembler aux autres, on disparaît dans le paysage. Toi, tu ne seras jamais une miss, mais tu seras autre chose, parce que tu es sensible, et que le sensible, ça compte. » 

« Elle le sait, il y a les grandes et les petites choses, les grandes modifient profondément nos vies, les petites ne font que les effleurer, mais les petites nous aident à attendre les grandes. Elles nous aident à les atteindre. »

  

La beauté des jours
Claudie Gallay
Acte Sud