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Troumesnil, village normand de la côte d’Albatre, sa plage, ses falaises, son grand marché aux poissons. Perdu entre deux rochers de craies blanches, ses éoliennes pointant au loin et s’agitant aux grés du vent, ses mouettes qui piaffent en attendant le poisson qui s’étale dans les baraques de pêcheurs. Troumesnil, petit village où rien ne semble se passer sinon quelques querelles entre pêcheurs  comme au temps des gaulois et Madeleine, 95 printemps-étés, aveugle de naissance, une force de la nature, qui résiste à l’autorité municipale face à l’érosion des falaises et des menaces d’éboulements qui s’en suivraient.

Il faut dire que cela fait longtemps que la pluie n’est pas tombée drue dans ce coin de Normandie. L’été est sec et les éboulements sont fréquents. La mer grignote inexorablement la falaise emportant avec elle les habitations et sa côte. Un mètre par an et un dérèglement climatique qui accélère le processus. A ce rythme c’est le village qui est menacé et en particulier la maison de Madeleine qui surplombe la falaise.
Le maire décide donc de prendre des mesures de précautions afin de mettre à l’abri la population du village. Mais n’est pas Madeleine qui veut. N’est pas Madeleine, son chat Balthazar, son feu mari Jules, leurs souvenirs et ses grenades datant de la seconde guerre mondiale récupérées et rangées soigneusement dans un tiroir recouvert d’une vieille platine qui ne diffuse plus que du Bashung. Car c’est décidé, Madeleine n’ira jamais aux Hortensias, cette résidence pour personnes âgées avec vue sur la mer. JAMAIS. Et puis de toute façon, Madeleine, elle s’en fout de la vue, elle ne voit rien.

Mais une tempête de fort coefficient s’annonce et le pire est attendu. La maison de Madeleine risque de « descendre [de la falaise] et de jouer les aquariums inversés » dixit le pompier du coin, nouvellement arrivé. La responsabilité du maire est en jeu. Et quand on dit responsabilité, on dit GIGN et grosse compagnie qui débarquent pour évacuer le village à coup de flash-ball et autres méthodes peu orthodoxes.  

 

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« Jamais » de Duhamel est une petite bulle de tendresse et de rudesse normande qui évoque les dérèglements climatiques et les menaces liées, l’âge et les souvenirs ancrés. Et elle est belle cette bande dessinée, elle a le doux goût du temps qui passe, de ces êtres auxquels on s’attache, de ses bords de mer qui évoquent les souvenirs, l’odeur de l’iode et des goémons, les sentiers préservés et la beauté dee cette côte. Elle a ce goût de ce qui menace, de ce qui n’est et ne sera plus.

Le scénario pourrait être plombant à l’évocation du règlement climatique et d’une fable écolo qui en ferait de trop mais c’est sans évoquer la tendresse absolue que l’on a pour le personnage principal et les seconds rôles, qu’ils soient félins ou humains. Tendresse et rire, rudesse et franc parler. Un petit bijou qu’on laisse fondre dans la bouche et qui réanime les souvenirs.
Sans plomber ou en terrifier avec l’idée d’une catastrophe naturelle, Duhamel évoque les risques d’érosion, de la mer qui monte, des falaises qui s’effritent et laissent à leurs pieds les bunkers oubliés. C’est beau, un poil poétique et terriblement tendre.

Le graphisme est quant à lui doux et simple. On se croyait presque dans un album de Franquin à attendre la mouette rieuse débarquée et un Gaston Lagaffe nous embarquer dans une aventure digne de son meilleur cru. Une ligne claire, des couleurs douces, pastelles, des personnages reconnaissables légèrement caricaturés et un grenier miraculeux où Madeleine se réfugie comme on aime se rappeller les souvenirs. 

Un vrai et grand coup de cœur pour cette bande dessinée, notre Madeleine qui est loin d’être de Proust et à qui on donnerait le nom d’une tempête bien nommée.

 

Le rendez-vous BD est à retrouver cette semaine chez Stéphie.

 

Jamais
Duhamel
Grand Angle

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