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Les Iles Chausey, ilot posé à quelques miles des côtes normandes, des iles un peu perdues, délaissées, un no-man’s land. Des iles qui possèdent leurs propres histoires, leurs propres vécus comme un peu toutes ses iles qui se balancent au gré des vents et du rythme des marées. Un ilot au milieu des courants et de des vies. 

1944. La guerre fait rage un peu partout autour. La France est occupée par l’Allemagne nazie. L’Angleterre vit sous le joug des bombardements et des avions qui se déployent dans le ciel normand. La Manche est une vaste mer recouverte de batailles et de corps.
L’archipel de Chausey n’est qu’un infime grain de sable. Elle ne présente aucun intérêt économique ou stratégique pour l’occupant. Elle vit hors de la guerre, hors du temps des batailles et des conflits. Seules quelques patrouilleurs surveillent et avitaillent la Grande Ile une fois par semaine. Les allemands, cet ennemi que l’on ne voit guère. Le reste Chausey est livré à elle-même, sans pensée ou avis.

Seul au milieu de nulle part, Pierre, embarqué sur son voilier, part pêcher le bleu des mers. Pris dans la nasse, il remonte le homard comme il attrape une part de l’histoire de ces iles perdues, sans se soucier des bruits et des bottes qui frappent les vagues. Sa femme Suzanne longe les plages lors de longues marches contemplatives et mélancoliques et pêche à pied la crevette perdue dans les rochers.

« Certains s’engagent dans un sens ou dans l’autre. Ils font leur choix. Pour la majorité reste le quotidien. Vivre, aimer les siens et attendre. »

Au loin, le débarquement s’annonce. On ne sait pas trop et cela n’a guère d’importance dans ce bout du monde qui vit au gré de sa pêche, des bleus et des criquets. Jusqu’au jour où Pierre ramène un parachutiste retrouvé inconscient sur la grève. L’homme est américain. Il annonce la tempête et ce qui gronde. Quelle part prendre ? Que faire ? Le livrer aux allemands ou se taire et le recueillir le temps qu’il guérisse de ses plaies ? Que faire de l'étranger ?

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Bleu amer, comme les bleus à l’âme, les bleus au cœur. La couleur de la mer au lointain, de ce qui est indéfinis comme peut l’être l’histoire d’une vie, d’une ile. Bleu amer comme l’est le fond des bouteilles quand les vagues à l’âme s’en mêlent. Bleu au gré des marées, hautes, basses. Et le vent qui souffle comme souffle les tempêtes dans les crânes. Entrer en résistance, sauver des vies ou faire acte de patrie et éviter les représailles quand sonnent les canons, les obus et les bruits de bottes au bout d’acier.

Sylvère Denné et Sophie Ladane ont conçu une magnifique bande dessinée qui vibre au gré de ce parfum entêtant qu’est l’odeur de l’iode, de la mer, la pêche, des caractères âpres et durs de ceux qui vivent hors du continent, hors du temps. Les iliens. Une histoire, leur histoire, à l’écart du monde, comme on peut être à l’écart de sa vie. Une histoire comme une page de cet instant qui a rejoint la grande Histoire, une histoire au gout de larmes, au gout de sel, au gout de large et des rêves enfouies, au parfum de la dureté de ceux qui sont oubliés.

Un scénario déjà lu qui pourrait même rejoindre, pour la dureté des caractères, les pécheurs d’Islandes de Loti ou de tous ces ouvrages qui racontent ou ont raconté la mer, le large, les vies de ceux qui patientent le long des falaises et des plages, des corps qu’on retrouve un jour sur la plage. Des taiseux-marins, des sirènes au chant perdu. Et des étrangers qui débarquent un jour et bouleversent le cycle et les habitudes des habitants. 

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Et on plonge dans cette histoire comme on plonge dans le graphisme. Somptueux. Silencieux. On longe les plages où les rochers émergent à marée basse, on s’enfonce dans les creux laissés par le flux et reflux. On tient la barre, saoulé par les vents et la bouteille qui réchauffe et fait oublier les erreurs, les peurs, les doutes. On cotoie les visages qui ne laissent passer aucun sentiment, sourire. Des visages comme des mains qui coupent d’un coup sec le homard en deux. 

Un graphisme à la pointe de mine graphite, au crayon gras ou seul le noir/gris se dispute la page papier graft accompagné de plis ou de fond de cartes de naviggation. Le bleu dur et âpre de pose comme une aquarelle et rehausse le blanc des nuages, la paresse d’un vent qui soulèverait la voile. Les homards et les écrevisses hantent comme cheminent les fantômes des âmes perdues. Superbe de ce crayonné comme une esquisse déposée, de ces corps qui se donnent à la mer, aux folies, aux autres corps, des idées d’un dessin, d'un premier trait qui pourrait se compléter, s’enorgueillir de devenir planche mais qui d’un jet suffisent à raconter un pan de l’histoire de Chausey, un pan de l’histoire des Iliens, de ceux qui n’ont pas besoin de mots pour dire la dureté des caractères et l’amertume de la vie.

 

« Des grains de sable il y a plein. Etranger, ils nous dérangent. On ne les regarde pas. On tourne la tête quand ils se noient. Ils disparaissent. »
 

A retrouver chez Steph et son bar à Mo qui accueille cette semaine le rendez vous BD.

 

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Sylvère Denné et Sophie Ladame
La boite à bulles

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