stacks_image_11627« On m’avait prévenue que ce lac invisible, fermé par les marécages, était le grand absent, dont on sent la présence mais qu’on ne voit que par fragments. C’était même précisément ce qui m’avait donné envie de le découvrir : la perspective d’un lieu éclaté auquel ses rives sauvages ne ménagent que peu de points d’accès. Un lac-puzzle, toujours à reconstituer, à l’aide de morceaux qui ne laissent sur lui, comme sur le déroulé de nos vies, que des incursions brèves, des échappées. » 

Il y a en nous des territoires inconnus, des landes perdues, marécageuses, paysages d’un autre monde que l’on apprend à lire, regarder, écouter, observer, défricher. Des territoires qui possèdent une histoire, des personnages, des impondérables légendes, des eaux bleues, brunes,des herbes folles, des sauvageries et libertés respectées.
Il y a des lieux qui demeurent en nous, nous habitent : une maison, un terrain qui nous a vus naitre, grandir, devenir, partir. Des territoires paysages que l’on bannit et retrouve l’espace d’une nuit, d’un jour, d’un instant, un point de départ-case d’arrivée. Un lieu inconnu qui vient frapper à notre porte, notre mémoire, à qui l’on ouvre sans prêter garde comme on ouvre à nos origines oubliées, à ces pans accrochés en nous, ces papiers jaunis à nos lambeaux mutilés. 

« Sans doute chacun a ainsi, en soi, des points de départ et de comparaison. Sans doute, quand ils changent ou disparaissent, découvre-t-on aussi, et brutalement parfois, que les pans de mémoire ne tombent pas avec eux, que les odeurs, on les retrouve dans d’autres nuits, et les lumières, et les formes, et le passage des heures.
Ils s’allongent, ombres portées, dont on oublie l’origine, sur la vie passée, loin d’eux, mais ils restent quelque part, nets dans chacune de leurs métamorphoses.
Et c’est peut-être pour ça qu’on peut appeler « grands lieux ». 

Une carte que l’on déplie comme des mots lus, une vaste chasse à ce trésor oublié, ces vouivres qui jalonnent le parcours, les pièces-puzzles de ce lac, ce lieu unique quelques part en pays nantais, qui le temps des quatre saisons, disparait, revient en surface, laisse place au vide ou aux zones humides.
Grand-Lieu. Un lac invisible et pourtant si présent. Un lac à l’eau brunâtre où s’enfonce le pied mouillé alors qu’on le croyait, opiniâtre entêté, solidement planté sur la terre ferme. Un bruit d’éponge pressée qui impose l’eau, la terre mouillée, le ruisseau stagnant, le cours du temps, la fuite des instants présents. « On dirait que rien ne bouge et pourtant, c’est un réseau, un nœud, le lac, centre de tout un écheveau de canaux, d’affluents, de branches et de bras ». On ne sait plus très bien si ce territoire vaste comme un poing qui se cache au fond de la poche, est fiable ou mystérieux, s’il existe ou n’est qu’une légende vivante, un chemin forestier qui ne mène que vers un cloaque, une conche, un lieu désagrégé,  un vieux manoir oublié.
Restent ses habitants, ceux qui bordent ces rives mobiles, ces paysages qui ne parlent qu’à celui qui lui prête attention, l’attention, qui apprend à y mettre ses pas, entendre le bruit de l’attraction souterraine de la terre qui parle, des vieilles pierres qui jonchent le sol. Il parait que l’eau y dort de sa plus belle endormie. Grand Lieu est un lac et il fascine. Le mouvement des ressacs, le fond vaseux, les anguilles qui s’y reposent avant de reprendre le cours de leur vie. 

« Les grands lieux ne sont pas forcément des hauts lieux. Certains sont minuscules, intimes, dilatés par ce qui se presse à l’intérieur à mesure qu’on s’en éloigne. […] On peut toujours en extirper un détail, changer l’angle du regard. […]
Grand-Lieu, ce pourrait être l’inverse : le lieu de tous les lieux, le haut-lieu, le partout, même si au fond, peut-être, cela veut dire la même chose.
Le lieu où tous les autres viendraient se reposer, les maisons puis les rues, les quartiers, les villes et les forêts, les pays qu’on a connus et puis parfois, aimés, on dirait qu’ils sont là, en strates au fond de l’eau, charriant leur odeur de terre et de racines, révélés comme un bain chimique une feuille de papier photo. » 

J’aime quand des auteurs partent explorer d’autres territoires que ce qu’ils maitrisent, des romans où leurs encres viennent se poser, ces phrases qu’ils savent lier dans la détresse de leur nuit. J’aime quand ils franchissent leurs propres frontières, partent explorer des nouveaux paysages, cherchent à s’éclabousser eux-mêmes devant la difficulté, l’ardeur qu’ils y mettent, la tendresse du respect sur les mots et les regards découverts. J’aime quand ils partent affronter leurs pans de souvenirs, levent leurs lieux, s’adressent à d’autres écrivains, (quelle belle référence à la Grande Patty Smith) fassent ressurgir au détour d’une phrase, le saint graal d’un auteur qui  les a interpellé. J’aime quand ils se bousculent, nous chahutent, nous forcent à regarder nos propres territoires, nos hauts lieux sacralisés. 

C’est ce à quoi nous amène Hélène Gaudy. Sans ombrage, à la force de son pas et de ses interrogations face à ce nouveau lieu où elle réside le temps d’un atelier d’écriture, d’une résidence introspective, elle nous interpelle sur ce lac « Gand-lieu », marécage invisible et pourtant si présent dans ce paysage perdu entre Nantes et la Loire, une zone naturelle où réside encore quelques vieux habitants, mémoire de cette plaine marécageuse.
En nous attelant à ce paysage et ces personnes rencontrées, Hélène Gaudy vient nous titiller sur nos propres fêlures, nos jardins perdus, oubliés, nos lacs assoupis, nos cartographies désertées. On se prend à regarder nos pièces puzzles, nos espaces ancrés, nos rivières souterraines ou encore ces bâtisses, pans de murs parpaings qui fleurissent au coin de nos rues. En levant le nez de ce lac dont elle nous conte l’histoire, elle revisite son propre territoire, ses  propres frontières, déchaussent les bottes de sept lieus pour nous emmener vers nos centres de vie, là où nous résidons, ces villages et villes englouties dans un quotidien perdu dans sa course du temps.  

Et c’est cette prise de conscience, cette épicentre que l’on accepte de décentrer qui fait que Grand-lieu devient notre lieu, ces Grands-Lieux dans lequel on réside, on puise, on fabrique, on s’enrichit, on devient, on bâtit. Mutation de notre intime intimité. 

« Il faudrait avoir un stylo qui écrit au rythme de la marche, sans avoir besoin de s’arrêter, ça risquerait de le figer, le flux, de le tarir, il faudrait que les pensées, directement s’écrivent, on ferait le tri plus tard, et puis parfois, je suis pleine, lourde, soulée d’ennui ou de fatigue, devant mes yeux tout est égal, rien ne dépasse, plus de fourmillement, d’excitation ou de curiosité, c’est mat comme du ciment, ça colmate, il faut s’allonger du trop plein, redevenir légère, refaire de la place. […]
Impossible de savoir exactement à quel moment les choses s’inversent. C’est un jeu de vases communicants entre soi et le paysage. Parfois il déborde, la plupart du temps, il remplit, permet et suscite l’acuité qu’on a sur lui. Il devient alors une forme échappatoire qui pourtant aiguise la présence, suscite projections et associations d’idées – on peut croire qu’il détourne, il apprend  à relier. » 

 

Grands lieux
Hélène Gaudy
Joca Seria 

 

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