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« Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs.

Si j'interviens aujourd'hui à cette tribune, Ministre de la santé, femme et non parlementaire, pour proposer aux élus de la nation, une profonde modification de la législation sur l'avortement. Croyez bien que c'est avec un profond sentiment d'humilité devant la difficulté du problème, comme devant l'ampleur des résonances qu'il suscite au plus intime de chacun des français et des françaises et en pleine conscience de la gravité des responsabilités que nous allons assumer ensemble.
Nous ne pouvons plus fermer les yeux sur les 300 000 avortements qui, chaque année, mutilent les femmes de ce pays. L'histoire nous montre que les grands débats qui ont divisé un moment les français apparaissent avec le recul du temps comme une étape nécessaire à la formation d'un nouveau consensus social, qui s'inscrit dans la tradition de tolérance et de mesure de notre pays. Je ne suis pas de celles qui redoutent l'avenir.
Aucune femme ne recourt de gaiété de coeur à l'avortement. Il suffit d'écouter les femmes. C'est toujours un drame et cela restera toujours un drame. Les jeunes générations nous surprennent parfois en ce qu'elles diffèrent de nous. Nous les avons nous-mêmes élevées de façon différente de celle dont nous l'avons été. Mais cette jeunesse  est courageuse, capable d'enthousiasme et de sacrifices comme les autres. Sachons lui faire confiance pour conserver à la vie sa valeur suprême. » 

De Simone Veil, nous avons tous une image, un souvenir ou une histoire qui nous revient. Une femme d’abord puis une époque, les années 70 début 80, un tailleur, une allure austère, fermée, dure et intraitable, inflexible. Une page de l’histoire de France. Une femme qui a subit les foudres des hauts fonctionnaires de l’Etat face à la proposition de loi légiférant sur le droit à l’avortement pour les femmes, leurs sarcasmes, leurs démesures et outrages, la violence d’une France qui se réveillait aux lendemains d’une guerre et de ses souvenirs malsains, nauséeux liés.
Une femme qui en ce jour du 20 novembre 1974 n’hésitât pas à faire face à l’invective, aux injures et autres noms inqualifiables, aux infamies de toutes sortes. Une femme qui a tenu devant les détracteurs civils et politiques, les hauts dignitaires de l’Assemblées, les parlementaires, les associations et mouvements anti avortement. Une femme qui par sa détermination, son courage, a écrit une page de l’histoire, de notre histoire, des femmes et de leur droit face à leur corps.

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Mais Simone Veil n’était pas que cette personnalité politique qui orne désormais le fronton du Panthéon. Simone Veil  était aussi cette enfant, cette jeune fille qui a perdu une partie de son identité, sa jeunesse, le jour où elle a franchi les portes du camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau, ce jour où elle a du faire face à la mort aux côtés de sa mère et sa sœur, à la misérable répression et petitesse humaine, aux conditions extrêmes de survie.
Elle, l’enfant alors âgée de 16 ans. Elle qui courait la veille dans les rues de Nice pour se rendre à son cours de violon, pour se rendre au lycée et tenter de passer son bac  malgré l’interdiction faite pour les juifs d’être scolarisés ou d’enseignés. Elle l’enfant qui a subit la peur des rafles, la solitude et l’incompréhension d'un Etat et de sa haine. Elle qui a puisé dans les grands auteurs rencontrés dans les livres, a appuyé son engagement sur la liberté, l'humanité, l’urgence de vivre avant de connaître la terreur, la destruction de la dignité humaine aux côtés de sa mère, sa soeur, de celle qui deviendra son amie de parcours.

Simon Veil, l’enfant devenue femme, devenue celle qui sera La femme donnant le droit de concevoir un enfant et le garder si elles le souhaitent, de pouvoir prétendre à une interruption volontaire de grossesse en toute légalité sans connaitre les affres de la mort ou des faiseuses d’anges, des eprisonnements arbitraires et calomnieux. Un courage exemplaire bâtit sur sa force, la croyance en un pays égalitaire, humain, où chacun peut prétendre à ses idées, ses opinions. Une femme rescapée de la Shoah qui a fait de son parcours de vie, une lutte, un combat pour le droit des femmes,  leur égalité, le sexisme, la misogynie, leur revendication. 

«  Les êtres naissent avec une chance plus ou moins grande, au départ, puis se retrouvent plus tard placés dans des conditions de vie différentes, favorables ou, au contraire, parfois inhibitives. Le rôle des pouvoirs publics n'est, qu'à mon avis, ni celui de limiter ou d'augmenter les chances des uns ou des autres, mais de donner le maximum de chances à tous.
Je suis ici pour changer la France et non pour faire carrière. On oublie trop souvent que l'humain n'est pas une machine, qu'il peut aussi éprouver des sentiments. Il faut laisser place à la richesse de l'homme, à la diversité, à ses aspirations profondes, à ses émotions. Je voudrais tellement voir éclore une société ouverte, volontaire, pugnace, musclée. »

 

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Au-delà de l’histoire personnelle, ce qui donne la force et le caractère pudique de cet ouvrage, c’est l’angle de vue apporté par Pascal Bresson, le choix d’être aux côtés de Simone Veil, de s’installer sur les bancs de l’Assemblée et faire face aux parlementaires qui défendaient le corps des femmes comme un bastion à préserver, une chasse gardée, un camp retranché.
Face aux détracteurs de tous bords, on entre dans sa peau, fait face, monte à la tribune, déclare le droit des femmes comme intrinsèque, identique à celui des hommes, ouvre le débat et le droit à l’interruption volontaire de grossesse. A ses côtés, on ouvre les yeux sur ce monde politique rempli de requins ou de jeunes loups aux dents longues et acérées, aux coups bas et autres déshonneurs pour arriver à ses fins. On côtoie des hommes politiques qui oublient l’honneur, leur honneur et celui de la République, l'horreur. Un scénario où les flashbacks douloureux et solaires sont autant de coups de poignards et injures donnés, que de pièces à conviction d’un caractère sensible découvert qui nous aident à comprendre sa démarche, l'humanité de ses propos.
Le graphisme d’Hervé Duphot quant à lui, donne une grande place aux personnages. Il  fait appel à un trait sensible, à la fois pointe d’un fusain et traits noirs et colorés forts. Des planches où dominent avant tout la couleur, des bleus aux ors républicains, des jaunes azurs et solaires, des gris kakis concentrationnaires. Il y a une grande humilité et à la fois force, une sensibilité cachée et un courage exemplaire, qui mis en relief, donnent à cette bande dessinée, son caractère sensible et élégant.  

Un vrai et bel ouvrage. Une bande dessinée pédagogique sur une grande femme mais pas que. Une bande dessinée comme un hommage à celle qui a contribué à rendre la légitimité aux femmes, qui a fait d’une loi, un caractère inaliénable sur le droits de disposer de son corps et sur ce qui était jusqu’à là puni de peine d’emprisonnements, le droit d’interrompre volontairement leur grossesse. Le droit d’être égales aux hommes. 

« Ma revendication en tant que femme, c’est que ma différence soit prise en compte, que je ne sois pas contrainte de m’adapter au modèle masculin. »

Aux Grandes Femmes, la patrie reconnaissante. 

 

Simone Veil, l’immortelle
Bresson et Duphot
Marabulles

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