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« De l’usure. Des questions. Des matins sans lumière. Des journées qui s’empilent comme des mauvais Légo. Nos yeux se rapprochent du sol. Parfois nos bouches restent closes et le silence court comme une petite lune de rasoir sur la langue que nous inventions. Nous en perdons l’usage, jusqu’au lendemain, quand un nouveau soleil grimpe encore sur les troncs. On se mouche. On s’embrasse. Il fait trop froid pour ne pas mettre un pantalon. La course recommence. Le bébé pleure. Il est bientôt sept heures. Tu me souris lorsqu’il te mord la joue. Tu me fais un café. Mes yeux demandent pardon. C’est lundi et on s’aime. Demain c’est septembre. Le temps nous marche dessus. Sous ses semelles une nouvelle semaine. »

 

Et puis des fois on ouvre un livre, on ouvre son cœur et on suspend les illusions et autres utopies questions insensées qui taraudent nos esprits. On se pose dans les mots, dans les phrases, les textes. On ne cherche plus, on laisse le cœur s’ouvrir à la beauté, au quotidien que l’on ne regarde plus, à la vacuité, la banalité des choses. On ne dit rien car il n’y a rien à dire, il n’y a rien à faire d’autre que de laisser le carnet déployé sa langueur et toucher l’infime couche protectrice qui recouvre l’épiderme, le derme, le corps, le cœur. Laisser faire comme on se laisse submerger avec bonheur par la poésie, par la petitesse de ce qui nous touche dans la grâce infime d’un matin qui se lève, d’une journée qui passe, d’une soirée au goût de nuit. 

Il faut être poète pour savoir faire corps avec le rien, avec le grand, avec le beau, ce qui nous tient par la main. Il faut être poète pour entendre dans le pas du mot, l’encre qui se dépose sur la feuille, la bille du stylo qui effleure le papier.
Il faut être poète pour savoir que les lundis sont les lendemains de ces dimanches de repos. Ces lundis où il nous faut reprendre nos faux semblants et petites meurtrissures,  entendre chanter la couleur des premiers pas de ce jour sans grâce, ce matin qui nous semble si précaire, assis devant le bol de café, la tasse de thé, le chocolat encore fumant du petit déjeuner.
Il faut être poète pour comprendre que dans chaque particule infime de notre respiration se joue les notes de la vie dont on entend la symphonie mélodieuse malgré les quelques notes désaccordées, les croches qui accélèrent le rythme que l’on voudrait ralentir.
Il faut être poète pour comparer la portée à ces instants de vie et entrelacer chaque note à chaque regard, geste, silence murmurés.

  • « Je me couche en dernier. Dernière clope. Dernier pipi dans la nuit. J'ôte mes chaussures avec mes pieds. Je tire les volets et je ferme les portes. Puis j'éteins les lumières. Vérifie le verrou. Une dernière fois. Même si je sais que. Je me couche en dernier. Je fais le tour des choses. Mentalement. Le feu. La serrure. Le chien. La porte. Je suis celui qui marche à tâtons dans le noir. Qui serre le robinet. Qui arrange la couverture sur les épaules. Qui veille sur les respirations. Le noir tombe dru dehors. Les bourrasques giflent les fenêtres. Les gouttes mitraillent la terrasse. Ici nous sommes à l'abri. Je m'endors dans le bruit de l'eau. Je suis celui qui ferme le livre. Je suis celui qui veille sur l'histoire. » (Celui qui ferme le livre)

S’assoir tout au bord du temps comme pour mieux en capter chaque particule de lumière, de durée, sans prendre ombrage de ce qui rompe la parfaite beauté de ce moment. Comme un lundi, un carnet et s’asseoir tout au bord du temps pour ne plus rien faire, rien faire d’autre que de ressentir ce temps, ce temps du rien, ce temps du beau, des trois fois rien, ce temps des possibles. 

Thomas Vinau nous invite à entendre le bruit de la course, à ralentir notre pas, entrevoir le passage secret, faire fi de la brume qui s’abat sur nos lunettes, le froid et la buée. Avec lui nous ressentons le vivant, en prenons conscience, la beauté du futile, du précieux, du beau, du rare. Et n’est pas le propre du poète, de celui qui d’un mot nous transforme, nous transperce, nous assoit durant une lecture sur le bord du temps sans que jamais nous n’ayons envie de faire autre chose que de prendre, perdre ce temps, de ne pas se soucier de savoir si cela sera « comme une lundi » ou si au contraire en regardant ce jour comme un dimanche, il nous suffira de tourner dans un sens ou un autre, d’être fauconnier, de tendre un hamac, de voir dans ce jours d’octobre qui arrivent la renaissance du temps que l’on entend, attend, du temps pour soi, du temps à soi, du temps comme on respire, les semelles au vent, dans l’aurore d’une nouvelle semaine, d’un autre jour, d’une autre seconde. 

  • «  Il me faut prendre le temps. L’agripper par le col. Le maintenir sur place. J’ai ma technique pour ça. Technique de survie. M’asseoir et rattraper le retard par les yeux. Du néant au séant, je règle la focale. Distinguer la lumière qui escalade le mur. La longue patience sage du tuyau d’arrosage. Les couleurs qui font leurs bagages sur les jouets abimés. Il me faut reprendre à zéro. Dans les petits scintillements du néant. Refuser le mouvement du jour. M’asseoir sur l’élan. Sur la vague de ce qui mène devant. Je reste au sommet du plongeoir. Je m’étire. Me redresse. Les yeux bien parallèles au cœur. Un coup d’œil vers le haut. Un autre vers le bas. Là-bas le monde a faim. Le monde grignote le monde. Je reste au sommet du plongeoir. Nu. Fragile. Immobile. D’ici je vois. » (Au sommet du plongeoir)


Ce recueil est à déguster mot par mot, texte par texte, en entrant dans la ponctuation déposée, dans le silence qui surgit, dans la délicatese des volutes de vie. Il est à gouter les jours de gris, les lundis comme les vendredis ou samedis, les dimanches et pourquoi pas les mercredis, les jeudis et mardis. Il est à savourer le matin entre la tartine de pain beurré et le croissant à demi grignoté. Il est à se saouler le soir lorsque le corps fatigué vient s’allonger sur le canapé. Il est à caresser dans l’ombre de la nuit comme pour soulager la peine ou entrevoir la main qui se tend comme pour mieux ancrer. Comme un lundi, carnet de bord assis tout au bord du temps est à lire tout le temps, dans les matins brumeux comme les soirs victorieux, dans les plats de cuisine comme les jeux d’enfants. Il est le cerf-volant de nos peines, la joie de nos chagrins, le brasier de nos dégels.  

Il est comme un lundi, un jour assis tout au bord du temps. (Et mettre tout à côté dans la besace, de ce bleu de travail qui ne me quitte jamais).  

 

Comme un lundi
Carnet de bord assis tout au bord du temps
Thomas Vinau
La fosse aux ours