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« Partons de ce bleu, si vous voulez bien. Partons de ce bleu dans le matin fraîchi d'avril. Il avait la douceur du velours et l'éclat d'une larme. J'aimerais vous écrire une lettre où il n'y aurait que ce bleu. » Christian Bobin.


Partons oui de ce bleu et laissons nous embarquer dans les mots de Thomas Vinau. Oublions toutes les autres couleurs, tous les autres mots, les nuances d’un échéancier. Oublions les nuits noires, les matins aurores, les midis ensoleillés et les soirs orangés. Ne gardons que les bleus à l’âme, les bleus de tes yeux, les bleus aux cœurs, les bleus lavés, délavés et les bleus de travail.

Certains ouvrages sont des recueils qu’il fait bon de commencer tout doucement, page par page, ligne par ligne, en s’en imprégner jusqu’à la moelle osseuse, s’en faire son garde fou, sa colonne « motabrale ».
Certains ouvrages nécessitent de prendre leur temps de lecture. Ce temps qui fait qu’il s’arrête, qu’il est urgent de s’en emparer et de ne pas le laisser filer. Ces instants suspendus comme coupés de toute réalité. Ces heures bleues. Ces heures indéfinies qui font que les mots découverts ont une toute autre proportion, une toute autre saveur.
 

« Manger nos bravoures sans éclats. Nos petits pains. Nos petits matins. Mordre dans l’eau froide du temps qui passe. Laper l’onde glacée. Ça fait mal aux dents. C’est bon. Le vent souffle. On marche sur les trottoirs. On regarde par la fenêtre. On essaie. On veut bien. On s’étire. On s’écoute. On tient droit. En se tenant la main. » (Nos petits pains) 

Thomas Vinau nous écrit les riens, la soif qui apaise nos manques, les jours où l’on plonge les mains dans le quotidien de la vie et où on en ressort essoré de la joie de vivre, la tristesse de la mélancolie, la force de se coltiner nos chemins escarpés, de vivre avec nos bleus aux cœurs, à l’âme.
Une écriture bleue d’une beauté qui nous coupe le souffle et nous fait lire page après page, tout doucement, comme pour ne pas défroisser nos blessures, rouvrir grands béants nos cicatrices, nous faire plonger dans des regards plus profonds que les précédents, collectionner les hématomes  et poursuivre la plus que vive immanquablement. Funambule du temps qui passe, du temps qui n’est rien, du temps qui est là et que l’on saisit à pleines mains « comme l’envol d’un oiseau inconnu. » 

Il y a Christian Bobin et il y a Thomas Vinau. Il y a « l’homme joie » et il y a le peintre des mots, «bleu de travail ». Il y a celui qui s’attable à la vie, la regarde de toute sa hauteur, sa beauté, son silence et il y a celui qui écrit les matins agonies, les oiseaux de l’orage, les portes lourdes qui font que le temps passe dans un instant fulgurant de beauté.
Il y a Christian Bobin et il y a Thomas Vinau. Deux poètes des temps modernes qui font de leurs mots, les bruits et les silences de la vie, qui nous donnent cette envie de marcher encore et toujours, d’arpenter nos chemins, de tomber, se relever et d’admirer ces matins flamboyants et ces soirs tombants, d’enfiler son bleu de travail et de devenir cet homme joie.

 « On tourne en rond. Il faudrait vider les greniers avec de grands balais qui remuent la poussière. Il faudrait rouler avec les vitres ouvertes dans le champ de luzerne. Cueillir les asperges sauvages. Planter son nez là où ça sent. Boire du vin au bord de la rivière. Prendre ce qui passe. Il faudrait se salir. Tous ensembles. Sans projet. Comme avant. »

 

A découvrir chez Lecturissime, Leilonna, Aifelle et admirer en son temps les Amegrahiques bleues de Nathalie Magrez à qui je dédie ce bleu billet. Nathalie, elle te plairait l’écriture de cet homme bleu de travail.

 

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 © Nathalie Magrez

Bleu de travail
Thomas Vinau
La fosse aux ours.