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« Longtemps j’ai rêvé d’avoir, dans mon appartement parisien, une porte spéciale qui s’ouvrirait directement sur les prés. Je l’emprunterais à chaque saison, en un rien de temps, en un coup de crayon, j’irais faire des provisions de paysages, d’odeurs, de silence. Peut être que je m’attarderais un peu. »

 

Il serait simple de résumer ce roman graphique à un simple retour vers les grands espaces, vers la cellule familiale et la campagne, un retour à la nature et ses valeurs primitives. Il serait simple de revenir aux racines, à la base même de la vie. Mais « les grands espaces » est bien plus qu’un retour à l’enfance, à ce geste qui nous apaise, nous ramène vers ce qui est le plus profond en nous : la vie dans son plus simple appareil, sa construction la plus vivante, vivable, existentielle, sans herbicide et autres fioritures ou destructions d’un monde. L’essentiel de ce qui nous construit, nous poursuit, nous donne.
Il y a ce côté doux, sentimental, romantique dans sa définition la plus belle et vraie, poétique. Les grands espaces de Catherine Meurisse conservent son parfum pour nous rappeler les valeurs littéraires, familiales, conservatrices d’un patrimoine vivant, l’existence et ce que faisons de notre trace, notre empreinte terrestre.

Il n’y a nulle leçon mais cet esprit qui est sien, un brin frondeur, malicieux, caricatural, mais surtout, ce trait tendre, généreux, pudique aussi, qui fait de cette Bande Dessinée bien plus qu’une simple BD, qui en fait un roman, un récit de vie, un recueil terrestre, une ode aux herbes folles, à la littérature et aux peintres, à l’art, aux grands espaces et aux arbres, aux cailloux et aux pierres, celles qui nous parlent d’un temps que les moins de trente ans ne peuvent pas encore connaitre. 

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« La campagne sera votre chance » 

Catherine Meurisse nous parle de nous en parlant d’elle, de ces petits bouts de cailloux que l’on sème et qui font notre chemin, notre jardin, notre forêt vierge, nos ornes, nos bâtisses, nos racines. Elle aborde son enfance dans le département encore rural et éloigné de toutes idées de grandes politiques. Les Deux Sèvres, l’autre pays du Chabichou, d’une région vouée à un univers tourné vers le futur et la nostalgie d’un monde féodal, despote et mercantile. Et si l’on se promène dans le jardin familial à la recherche d’un monde végétal à replanter, on aborde aussi ce que devient notre  monde, où nous voulons l’y mener, ce que sont devenus les grands espaces, ceux qui nous ont tant donné en oxygène et en art. La campagne, le talisman au tumulte du monde.   

« La nostalgie est un truc de vieux » 

C’est peut être cela qui est encore plus fort dans ce roman graphique. Il y a bien sûr l’art poétique de l’enfance, les joies et les rires, les trouvailles ingénieuses et les parties de rêveries et d’espoirs, les aventures mais il y a surtout l’impertinence de l’homme, cette part de zone géographique, ces valeurs historiques qui disparaissent, se volatisent.
Catherine Meurisse nous rappelle notre besoin d’histoire, cette histoire qui est notre et qu’on bâtit pierre après pierre, champ après champ, haie après haie, livre après livre. Comme une demeure faite de bric et de broc, de bout de cailloux ramassés et qui recèle un trésor caché, une empreinte qui nous ramène vers ce qui est en nous, un sillon tracé, quelque chose mélancolique mais qui fait un bien fou, qui fait de son histoire la notre, son art, le notre. Le vivant. L’essentiel. 

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« La littérature est le meilleur des tour-opérateurs. » 

Ce roman pourrait se lire comme la simple lecture d’un roman sur l’enfance. Mais il est bien plus. Il est un paradis que l’on croit perdu. Il est un trésor. Il est une douceur poétique, une tendresse que l’on se fait, une renaissance cachée, un retour aux fondations bucoliques et artistiques. Il est un territoire que l’auteur nous offre, nous donne. Et ce cadeau est le plus beau des cadeaux. Il est un espace fécond, un espace rural, celui qui est essentiel à une vie, celui qui nous donne la vie.  

« Si un peu de rêve est dangereux, ce qui en guérit, ce n’est pas moins de rêve, mais plus de rêve » écrit Marcel Proust.
 

Les grands espaces comme une carte du tendre, une carte pour rester debout, pour nous rappeler où est la vie, son apprentissage et sa beauté. Un  grand amour comme un lieu à conserver, à revenir, à aimer.

Les BD de la semaine sont à rerouver chez la Belle Moka Camille (une sélection pépite cete semaine)

 

Les grands espaces
Catherine Meurisse
Dargaud

 

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